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La Turquie : le pays qui ose dire non aux injustices israéliennes


France-Irak Actualité : actualités sur l’Irak, le Proche-Orient, du Golfe à l’Atlantique

Analyses, informations et revue de presse sur la situation en Irak, au Proche-Orient, du Golfe à l’Atlantique. Traduction d’articles parus dans la presse arabe ou anglo-saxonne, enquêtes et informations exclusives.

Publié par Gilles Munier sur 9 Mai 2019, 10:06am

Catégories : #Turquie, #Israel

Recep Tayyip Erdogan

Par Öznur Küçüker Sirene (revue de presse : TRT en français – 2/5/19)*

Bien que la Turquie soit le premier pays à majorité musulmane à reconnaître l’État d’Israël en 1949 et que les deux pays aient accordé une grande importance à la coopération militaire, stratégique et diplomatique, tout en partageant leurs préoccupations concernant l’instabilité régionale au Moyen-Orient, les relations entre les deux pays se sont progressivement détériorées en raison de leurs prises de position contradictoires sur d’importantes questions internationales qui concernent en particulier l’avenir des Palestiniens.

Les relations turco-israéliennes ont connu un regain de tension plus particulièrement après la guerre de Gaza de 2008-2009 et l’abordage par l’armée israélienne du navire turc « Mavi Marmara » pour Gaza en 2010. En mars 2013, Israël s’est excusé pour le raid et les deux pays sont parvenus à un accord le 27 juin 2016 pour entamer le processus de normalisation des relations.

Mais depuis cette date, les crises ne cessent d’accroître entre les deux pays, notamment en raison du soutien avéré des Etats-Unis aux décisions et actions israéliennes violant le droit international.

Nous nous pencherons dans notre étude sur les récentes sources de tension entre la Turquie et Israël qui risquent de détériorer davantage les relations entre les deux pays.

Statut controversé de Jérusalem, une « ligne rouge » pour la Turquie

Pour comprendre pourquoi la Palestine et plus particulièrement Jérusalem présentent une telle grande importance pour la Turquie, il convient de remonter dans le passé.

L’histoire de la Palestine reste étroitement liée à l’Islam, à l’histoire ottomane et par la suite à l’histoire républicaine de la Turquie puisque de sa conquête par les Arabes en 637 jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale en 1918, la Palestine fut presque exclusivement dominée par des puissances musulmanes y compris l’Empire ottoman.

Le règne de différentes puissances musulmanes allant des Omeyyades aux Abbasides, des Fatimides aux Seldjoukides n’a connu qu’une seule parenthèse dans l’histoire : la conquête de la « Terre sainte » par les Chrétiens lors de la Première croisade en 1099. Cependant cette victoire ne fut que de courte durée devant la gloire de Saladin en 1187.

Du XVIème au début du XXème siècle, Jérusalem passa sous domination ottomane. Durant cette longue période de quatre siècles qui commença par la conquête de la Palestine en 1516 par le sultan Sélim Ier, la Palestine intégrée dans l’empire Ottoman devint une des provinces arabes de l’Empire ottoman et connut au XVIème siècle un essor économique avec des cités et lieux de culte rénovés, tels que la reconstruction des murs de Jérusalem par Soliman le Magnifique en 1537.

La perte des terres palestiniennes après l’avènement du mouvement sioniste fut un coup dur pour l’Empire ottoman. Depuis lors, le statut de Jérusalem, ville trois fois sainte pour l’Islam, la chrétienté et le judaïsme, est source de conflits et de tensions.

Le 6 décembre 2017, Trump a annoncé sa décision de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et de relocaliser l’ambassade américaine de Tel-Aviv à la ville sainte. La décision a été fortement contestée par la communauté internationale, y compris les alliés des États-Unis, à l’exception d’Israël.

La Turquie fut l’un des premiers pays à condamner fermement cette décision et à l’origine d’un sommet d’urgence de l’Organisation de la coopération islamique le 13 décembre à Istanbul. Lors du sommet, le plus haut organe islamique a reconnu Jérusalem-Est comme capitale de la Palestine, et a qualifié la décision de la Maison Blanche de « nulle et non avenue ».

Le président turc a déclaré que le statut de Jérusalem est la « ligne rouge » pour le monde musulman et que selon lui, Washington a puni les Palestiniens tandis qu’Israël qui « viole le droit international s’est retrouvé récompensé » en commentant l’inauguration à Jérusalem de l’ambassade américaine en Israël.

Par ailleurs, au sujet de violents affrontements dans la bande de Gaza après le transfert par Donald Trump de l’ambassade américaine à Jérusalem, le président turc a souligné que « l’Histoire ne le pardonnera ni aux États-Unis, ni à Israël ».

Reconnaissance américaine de la souveraineté d’Israël sur le Golan

Le président américain Donald Trump ne s’est pas contenté de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël sans respecter le statut spécial de la ville mais il a également signé le 25 mars 2019 un décret par lequel les États-Unis reconnaissent la souveraineté d’Israël sur le plateau syrien du Golan dont une grande partie fut envahie par Israël lors de la guerre des Six Jours en 1967 et annexée en 1981 sans aucune reconnaissance de la part de la communauté internationale.

Bien que la Turquie soit hostile au régime Assad, elle soutient l’intégrité territoriale de la Syrie. C’est ainsi que Recep Tayyip Erdo?an a souligné que « la déclaration malheureuse du président Trump à propos du plateau du Golan met la région au bord d’une nouvelle crise, de nouvelles tensions », ajoutant que la Turquie et l’OCI n’autoriseront « jamais la légitimation de l’occupation du plateau du Golan ».

Si l’Iran aussi a accusé Trump de « colonialisme » après cette décision, il faut souligner que la démarche est parfaitement calculée au vu des réserves de pétrole potentiellement importantes sous le Golan et pour lesquelles Israël coopère discrètement avec le géant américain de l’énergie Genie pour explorer, selon de nombreuses sources dont Financial Times. Précisons que le conseiller et gendre de Trump, Jared Kushner, a fait des investissements familiaux dans Genie et que le seul moyen d’extrader le pétrole sans difficulté est la souveraineté reconnue d’Israël sur le territoire.

Volonté de Netanyahou d’annexer la Cisjordanie

Mais jusqu’où peut aller Israël dans ses actions unilatérales avec le soutien indéfectible de son partenaire américain ? La réponse se trouve dans une récente déclaration du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, selon laquelle « il serait prêt à annexer les colonies israéliennes de Cisjordanie ». On comprend de cette déclaration qu’Israël se sent désormais complètement libre dans ses décisions et actions et ne se soucie aucunement du droit international avec l’argument : « Puisque Trump accepte que nous annexions illégalement le Golan, rien ne nous empêche d’annexer la Cisjordanie ! ».

Cette déclaration est importante car d’une part avec une telle annexion, Israël mettrait fin à « la solution des deux Etats » et d’autre part il rendrait officiellement israéliens les territoires de Cisjordanie et de Gaza, occupés par Israël depuis 1967, mais non annexés au pays jusqu’à maintenant.

Encore une fois, la Turquie a vivement réagi contre le projet de Netanyahou d’étendre la souveraineté aux implantations en Cisjordanie, le qualifiant d’« une autre mesure d’occupation » et insistant que « la Cisjordanie est un territoire palestinien ».

Tous ces conflits entre la Turquie et Israël ont même provoqué une guerre des mots entre Erdo?an et Netanyahou : Le président turc a accusé Israël de pratiquer une politique de « terreur d’État ».

En conclusion, les crises entre la Turquie et Israël ne semblent pas se calmer d’ici peu au vu des développements régionaux. Si les Etats-Unis accordent un soutien inconditionnel à Israël en échange des intérêts économiques et stratégiques évidents dans la région, Israël aussi contrôle dans une certaine mesure la politique étrangère américaine. En effet, selon Serdar Turgut, journaliste turc basé à Washington, Israël exerce une influence sans précédent sur les décideurs américains, à un tel point que les ambitions régionales de Tel-Aviv empoisonnent les relations entre Washington et Ankara. A titre d’exemple, même si Trump fournit des efforts pour se retirer de la Syrie en créant une zone de sécurité et cherche un terrain d’entente avec Erdo?an au sujet de l’achat des S-400 russes par la Turquie, le lobbying israélien sabote tout rapprochement entre la Turquie et les Etats-Unis.

Tant que le monde entier ferme les yeux devant les injustices israéliennes tout en s’immisçant dans les affaires intérieures d’autres pays comme le Venezuela, les efforts considérables de la Turquie afin de protéger les Palestiniens ne seront certainement pas suffisants. A quand donc un monde où la justice et rien que la justice régnera et non la loi du plus fort ?

*Source : TRT en français
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About Ginette Hess Skandrani

écologiste, membre co-fondatrice des verts, anti-colonialiste et solidaire des peuples opprimés du monde arabe, dont les Palestiniens et d'Afrique.