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Pourquoi l’accord de trêve entre le Hamas et Israël menace l’unité palestinienne


France-Irak Actualité : actualités sur l’Irak, le Proche-Orient, du Golfe à l’Atlantique

Analyses, informations et revue de presse sur la situation en Irak, au Proche-Orient, du Golfe à l’Atlantique. Traduction d’articles parus dans la presse arabe ou anglo-saxonne, enquêtes et informations exclusives.

Publié par Gilles Munier sur 26 Août 2018,

Catégories : #Gaza, #Palestine, #Jérusalem, #Sionisme, #Trump, #Macron, #Hamas

Créer une zone économique contiguë avec le Sinaï Nord

pour les habitants de Gaza

et en faire une entité distincte de la Cisjordanie

Par Safa Joudeh (revue de presse : Middle East Eye -16/8/18)*

Un accord de paix entre Gaza et Israël agrandirait le fossé entre les factions palestiniennes et consoliderait la fragmentation des territoires palestiniens

La semaine dernière, le Mouvement de résistance islamique (Hamas) et Israël ont émis des déclarations annonçant une percée des efforts panarabes en vue de la négociation d’un accord de cessez-le-feu global entre les deux parties. Même si Israël a lancé ces derniers jours de nouvelles attaques contre des zones civiles à Gaza, les pourparlers avec l’Égypte et le Qatar ont continué de prendre de l’ampleur, et l’escalade a été décrite comme un effort engagé par Israël pour prendre l’ascendant dans les négociations.

L’accord proposé a été motivé par des appels internationaux visant à rétablir le calme après plusieurs mois de manifestations près de la barrière séparant Gaza d’Israël, où des milliers de Palestiniens ont été blessés et tués. Mais les détails de l’accord, défendu par la Maison-Blanche et les émissaires de l’ONU dans la région, renvoient à des objectifs à plus long terme.

Agrandir le fossé

Un accord de paix plus large entre Gaza et Israël vise à établir pour l’enclave des mécanismes de traitement distincts du reste des territoires palestiniens en Cisjordanie afin de rendre Gaza plus facile à gérer pour Israël.

L’incapacité de l’Autorité palestinienne (AP) à mettre un terme à la division politique avec le Hamas et à prendre le contrôle de Gaza a contribué à donner de l’élan à l’initiative. Cela a ouvert la voie à une transition du programme de médiation de la communauté internationale, passant d’une recherche de l’unité palestinienne interne à la négociation d’un accord bilatéral entre le Hamas et Israël, ce qui agrandit le fossé diplomatique entre les factions rivales et consolide la fragmentation des territoires palestiniens.

Pour consolider la division administrative entre les deux régions (Gaza et la Cisjordanie), les architectes de l’accord ont proposé d’atténuer le blocus conjoint israélo-égyptien de Gaza et d’établir des projets économiques dans la région assiégée depuis une décennie et le long de la frontière égyptienne, dans le but de créer une zone économique contiguë avec le Sinaï Nord pour les habitants de l’enclave surpeuplée et d’en faire une entité distincte de la Cisjordanie.

La fin du blocus

Selon des sources officielles, l’accord stipule la fin de l’activité armée du Hamas à Gaza à condition que les restrictions aux frontières de Gaza soient levées. L’accord mettrait fin au blocus qui a dévasté l’économie de Gaza et engendré une crise humanitaire avec des pénuries d’eau, d’électricité et de médicaments.

L’accord propose de rouvrir immédiatement le poste-frontière de Rafah entre Gaza et l’Égypte – et en permanence – pour permettre la circulation des personnes et des marchandises. Le poste-frontière commercial de Karni, entre Gaza et Israël, serait ouvert au commerce d’importation et d’exportation. Des milliards de dollars d’aides de donateurs doivent être investis dans des projets visant à reconstruire l’économie de Gaza si l’accord est conclu.

Un autre élément clé du plan concerne la mise en œuvre de projets économiques et infrastructurels dans le Sinaï pour soutenir la reprise économique de Gaza, brisant ainsi sur le long terme la connexion du territoire à l’Autorité palestinienne. Le plan comprend la construction d’aéroports et de ports, ainsi que d’une centrale électrique censée fournir aux habitants de Gaza l’électricité dont ils ont grand besoin.

En échange, Israël exige que des négociations pour un accord d’échange de prisonniers, qui permettrait le retour de citoyens israéliens et des derniers soldats détenus par le Hamas, soient entamées immédiatement dans le cadre de l’accord.

Chose encore plus importante, l’absence de tout discours sur l’unité palestinienne signifie non seulement que le Hamas continuera d’opérer à Gaza, mais aussi que l’administration actuelle de Gaza, composée principalement de bureaucrates du Hamas, assumera la responsabilité de la gestion des programmes de secours.

Alors que selon l’accord, la bande de Gaza ne sera pas complètement démilitarisée, les dirigeants du Hamas devront montrer clairement leur intention d’établir une relation pacifique avec Israël et l’Égypte voisine pour que les fonds d’aide et d’investissement puissent affluer.

Un développement économique dépolitisé

Selon des détracteurs de l’accord bien informés des efforts fournis par la Maison-Blanche dans la préparation du « deal du siècle », les médiateurs espéreraient qu’un programme de secours économique considérable contribuerait à pacifier la bande de Gaza de manière permanente.

Gaza, qui serait redevable à ses donateurs extérieurs, ne bénéficierait que d’une autonomie limitée et serait obligée d’accepter d’autres conditions et restrictions imposées au territoire par Israël pour éviter la perspective d’un retour à la politique israélienne de siège et de répression. Israël conserverait le contrôle ultime de l’économie de Gaza, de ses ressources naturelles, de son espace aérien, de ses eaux territoriales et de ses postes frontaliers sans être impliqué dans la réhabilitation de Gaza.

Gaza resterait dans les faits un territoire sous occupation, mais en définissant sa situation comme un problème d’ordre technique nécessitant des solutions logistiques, l’accord proposé contribue à neutraliser les revendications politiques palestiniennes, y compris le droit à l’autodétermination et le droit au retour pour la population réfugiée de la bande de Gaza.

Ainsi, Israël, qui sera autorisé à poursuivre son occupation de Gaza, pourra continuer de se soustraire à toute responsabilité juridique quant au bien-être de ses habitants et leur voler leur droit de jouir de la liberté et de la justice.

L’isolement de Gaza par les dirigeants de l’AP facilite cette érosion des droits des Palestiniens. Ne relevant plus de la pleine souveraineté et du territoire économique de l’AP, les habitants auront moins besoin de continuer de considérer leurs intérêts dans le cadre de la situation palestinienne au sens large, ce qui rapprochera encore davantage les Palestiniens d’une réalité qui consolidera la division et la transformera en une séparation complète.

La stratégie de l’AP pour un État palestinien

Dès le début des négociations, les dirigeants de l’AP ont rejeté avec véhémence les pressions en faveur d’un accord de trêve entre Israël et la bande de Gaza, estimant qu’un accord qui contournerait le leadership palestinien détruirait toute perspective d’émergence d’un État palestinien indépendant à Gaza et en Cisjordanie.

Toutefois, même si Gaza était de nouveau placée sous l’égide de l’AP dirigée par le Fatah, les perspectives d’un État palestinien ont déjà été gravement compromises par l’initiative d’Israël sur Jérusalem-Est et la poursuite de l’annexion de terres palestiniennes à des fins coloniales.

Dans l’état actuel des choses, le statu quoque représente l’administration de l’AP ne répond pas aux exigences minimales nécessaires en vue de la création d’un État indépendant pleinement souverain sur les territoires occupés en 1967 et avec Jérusalem-Est comme capitale.

Compromettant encore davantage l’argument de l’AP en faveur d’un État, Ramallah a peu contribué à changer la dynamique actuelle entre les factions palestiniennes en litige ou pour faire face aux mesures d’occupation israéliennes à Gaza. Sous le leadership de Mahmoud Abbas, l’Autorité palestinienne a entravé activement les accords de réconciliation parrainés par l’Égypte et signés en octobre 2017. Depuis lors, les efforts visant à réintégrer Gaza sous l’autorité de l’AP sont au point mort.

Il est donc devenu évident que la principale préoccupation des dirigeants à Ramallah n’est pas la concrétisation d’un État, mais l’idée que la mise en œuvre de l’accord tant attendu et la création d’une entité politique distincte à Gaza rendraient l’AP obsolète aux yeux d’une portion considérable de la population palestinienne.

Le fait que le Hamas ait reçu le soutien d’États arabes modérés pour faire avancer le processus de paix, sans même Abbas et les dirigeants palestiniens à Ramallah, n’a fait qu’accroître le sentiment de menace éprouvé par les responsables de l’AP.

Un besoin de restaurer l’unité palestinienne

Bien qu’il reste à voir si l’accord de trêve modifiera fondamentalement le statu quo, il devient de plus en plus évident que les Palestiniens doivent commencer à réfléchir en dehors du cadre de l’État s’ils souhaitent poursuivre la lutte pour mettre fin à l’occupation et gagner leurs droits politiques et économiques.

Le seul moyen de mettre fin à la division palestinienne et de garantir le contrôle de l’AP sur Gaza est d’adopter une approche qui ne fait plus des intérêts des factions une priorité, qui unifie les efforts des forces politiques pour s’opposer à l’occupation et qui place les intérêts nationaux du peuple palestinien en ligne de mire.

Cela implique tout d’abord de mettre fin au conflit entre l’Autorité palestinienne et le Hamas à Gaza, de supprimer les mesures punitives appliquées dans le territoire et de prendre des mesures sérieuses pour faire face à l’occupation et au siège imposés à la bande de Gaza. Résister aux exigences des Occidentaux qui souhaitent que le Hamas renonce à ses armes afin de faire avancer le dialogue national contribuerait grandement à envoyer au monde extérieur un message d’unité palestinienne.

Un leadership palestinien unifié et émancipé, représentatif de tous les groupes et de toutes les factions, sera mieux équipé pour gérer la crise humanitaire et économique à Gaza, améliorer les conditions économiques des Palestiniens qui y vivent et consolider le statut de Gaza en tant que prolongement de la Cisjordanie, en vue d’une solution plus juste à la question palestinienne.

Safa Joudeh est journaliste indépendante et doctorante en études du développement à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’Université de Londres. Elle est membre spécialisée en politique d’Al-Shabaka, the Palestinian Policy Network. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @SafaJoudeh

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Source : Middle East Eye

About Ginette Hess Skandrani

écologiste, membre co-fondatrice des verts, anti-colonialiste et solidaire des peuples opprimés du monde arabe, dont les Palestiniens et d'Afrique.