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Les Etats-Unis annoncent leur retrait du Levant. Toutes les parties doivent revoir leur stratégie


France-Irak Actualité : actualités sur l’Irak, le Proche-Orient, du Golfe à l’Atlantique

Analyses, informations et revue de presse sur la situation en Irak, au Proche-Orient, du Golfe à l’Atlantique. Traduction d’articles parus dans la presse arabe ou anglo-saxonne, enquêtes et informations exclusives.

Publié par Gilles Munier sur 22 Décembre 2018,

Catégories : #syrie, #trump, #daech, #irak, #turquie

Par Elijah J. Magnier (revue de presse: 21/12/18)*

L’annonce soudaine du retrait imminent des forces américaines du nord-est de la Syrie est largement critiquée par les experts, les analystes des groupes de réflexion et de nombreux porte-paroles de l’establishment aux USA. Tous affirment que la décision du président Donald Trump risque de créer un vide qui sera bientôt comblé soit par des milices mandataires de l’Iran, soit par la Turquie. Mais la plus grande crainte des détracteurs de Trump à Washington semble être que le territoire syrien occupé par les forces américaines revienne sous contrôle des forces gouvernementales syriennes. Un autre argument douteux invoqué par bon nombre de ces passionnés est que les secteurs actuellement occupés par les forces américaines pourraient tomber entre les mains du groupe armé « État islamique » (Daech) ou d’Al-Qaeda, ce dernier étant déjà actif dans les zones occupées par la Turquie à Idlib, au nord de la Syrie. Si cette inquiétude est sincère, comment les détracteurs de Trump expliquent-ils l’échec des USA à éliminer la poche occupée par Daech le long de l’Euphrate pendant leurs deux années d’occupation du nord-est de la Syrie? Enfin, les détracteurs de Trump n’ont pu s’empêcher de mettre tous leurs arguments précités dans le même bain que leur phobie favorite, en prétendant que la Russie et, bien sûr, l’Iran, sont les seuls pays à tirer avantage de cette mesure malavisée des USA.

En fait, la présence des forces américaines dans la province syrienne d’Hassaké et au passage frontalier d’Al-Tanf est un véritable fardeau pour l’administration américaine, qui s’avérera dangereux à long terme. Sortir du bourbier syrien relèvera le moral et la position stratégique des USA dans la région. Pendant que le président Trump proclame sa victoire contre Daech et dit « mission accomplie » comme prétexte pour quitter la Syrie, les observateurs régionaux savent que c’est le gouvernement syrien, de concert avec la Russie, l’Iran et ses autres alliés, qui sont parvenus à défaire Daech sur l’ensemble du territoire syrien qu’ils ont repris.

En février 2018, alors que les forces syriennes essayaient de traverser l’Euphrate pour pourchasser Daech, les forces américaines les ont attaquées et ont détruit de nombreux convois, causant la mort de centaines de Syriens et d’entrepreneurs russes qui combattaient dans le but d’anéantir Daech.

De nouveau en juillet 2018, alors que les forces syriennes et leurs alliés étaient à la poursuite de combattants de Daech dans la steppe syrienne, ceux-ci se sont réfugiés à l’intérieur de la zone de sécurité de 55 km établie par les forces américaines autour du passage frontalier d’Al-Tanf, sous la protection de la puissance de feu des USA. Là encore, les forces américaines et britanniques ont détruit plusieurs véhicules militaires de l’armée syrienne et de ses alliés. Le message était clair : n’approchez pas de cette zone en aucun temps, quelle que soit la présence opérationnelle de Daech dans le secteur.

Lorsque la Turquie a attaqué Afrin en janvier 2018, les forces américaines n’ont pas protégé les Unités de protection du peuple kurde (YPG) et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) basés dans les provinces kurdes du nord, les abandonnant ainsi à leur sort qui était de joindre les millions de réfugiés internes déplacés par la guerre imposée à la Syrie. Les Kurdes ont alors refusé de laisser l’armée syrienne répondre à l’invasion turque au prix de leurs vies, de leurs richesses et de leurs biens. Les Kurdes syriens ont suivi les traces de leurs frères en Irak, en croyant que les USA défendraient leur cause. Ils n’ont pas compris que l’administration américaine n’est pas un organisme de bienfaisance, qu’elle veille à ses propres intérêts et non au bien-être des Kurdes et des Moyens-Orientaux en général.

L’administration américaine ne s’est pas arrêtée là. En août 2018, elle a averti la Russie et Damas contre toute attaque du château fort des djihadistes à Idlib, sous le prétexte fantastique que le gouvernement syrien pourrait utiliser des armes chimiques. Elle a offert sa protection morale à des milliers de djihadistes basés à Idlib, dont ceux d’Al-Qaeda. Le retrait des USA lèverait la protection qu’ils assurent aux djihadistes. Leur survie dépendrait alors de la capacité de la Turquie à les empêcher de violer l’accord temporaire sur Idlib conclu entre la Russie, l’Iran et la Turquie.

L’administration américaine n’a jamais pris au sérieux sa lutte contre Daech et Al-Qaeda. Quand Obama était au pouvoir, il a laissé Daech prendre des forces en Irak en 2014-2015, en sachant que le groupe se déploierait en Syrie. Sa grande préoccupation pour l’environnement l’a décidé à ne pas attaquer les milliers de camions-citernes de Daech (qui faisaient entrer plus d’un milliard de dollars par mois dans les coffres de Daech, entre autres sources de revenus), par crainte de polluer l’air au-dessus de la Syrie et de l’Irak.

Quand Trump a pris le pouvoir, il a promis de se retirer de la Syrie. Les faucons bellicistes de son cercle restreint l’ont cependant convaincu de rester beaucoup plus longtemps que prévu. Il a offert son soutien militaire à l’armée de l’air israélienne en permettant aux avions de Netanyahu d’atterrir à Hassaké et de s’en servir comme base pour attaquer des cibles à proximité, soit des positions de l’armée syrienne, la base iranienne T4 et, en juin 2018, le centre de commandement et de contrôle des forces de sécurité des Unités de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi) à la frontière irako-syrienne.

Bagdad s’est plaint de la présence américaine et a décidé, sous la gouverne du nouveau premier ministre Adel Abdel Mahdi, de dépêcher le gros des forces des Hachd al-Chaabi à la frontière afin de limiter les mouvements des USA et de Daech dans le secteur.

Au sud-est de la Syrie, les USA se sont retrouvés encerclés par les forces irakiennes et syriennes, qui sont déterminées à empêcher Daech de traverser de part et d’autre de l’Euphrate et de la frontière irako-syrienne. Les USA doivent aussi approvisionner, à fort prix, des dizaines de milliers de réfugiés syriens dans le camp de réfugiés d’al-Rukban, sans rien obtenir en retour.

Quant à ceux qui affirment naïvement que le retrait des USA permettrait aux forces de Téhéran et de ses alliés d’avancer à Hassaké pour combler le vide, il convient ici de noter que la République islamique d’Iran transporte depuis des années des milliers de tonnes de missiles, d’armements, de nourriture, de médicaments et d’éléments de l’infrastructure de base sans jamais passer par Hassaké, où les USA sont basés aujourd’hui. Ce serait évidemment une victoire pour l’Iran de voir les USA se retirer, car cela permettrait à son principal allié, Bachar al-Assad, de reprendre le contrôle de presque le tiers de la Syrie et des ressources pétrolières et gazières qui s’y trouvent, et d’empêcher la Turquie d’occuper encore plus de territoire au nord.

Le geste des USA profitera d’abord et avant tout à la Syrie et aux Syriens. Il sera aussi avantageux pour la Russie et les perspectives de paix dans le monde, en réduisant considérablement le risque de conflit entre les deux superpuissances, dont les forces armées se trouvent très proches l’une de l’autre. Des prises de contact aux conséquences mortelles entre les USA et la Russie au Levant ont déjà eu lieu, mais miraculeusement sans conséquence jusqu’à maintenant. L’Iran sera heureux de voir les USA quitter la Syrie. Le retrait des USA va apaiser les préoccupations de la Turquie au sujet des forces des YPG qui collaborent avec le PKK à sa frontière, tout en réduisant la probabilité du prolongement de l’occupation turque à Afrin et Idlib. L’Irak bénéficiera de ne pas avoir à déployer autant de forces pour surveiller les forces américaines et limiter leurs mouvements, avec le risque d’affrontement que cela entraîne. Le gouvernement belliciste d’Israël pourrait regretter la perte de son accès aux aéroports des USA dans cette partie occupée de la Syrie, mais il peut toujours compter sur le soutien des USA et de leurs alliés au Moyen-Orient comme plateforme pour parvenir à ses propres objectifs.

Tout ce qui précède présuppose que les USA vont vraiment se retirer de la Syrie. Pareil retrait pourrait se faire en l’espace de 60 à 100 jours comme il a été annoncé, mais cela pourrait prendre plus de temps. Quoi qu’il en soit, l’intervalle donne à toutes les parties le temps de revoir leur stratégie. Les Kurdes seront encouragés à se tourner vers Damas et à reprendre les négociations sans condition préalable avec le gouvernement. La Turquie aura le temps de réfléchir à son prochain mouvement et la Syrie pourra planifier la reconquête du reste de son territoire occupé en 2019. Si Damas et Moscou croient qu’ils peuvent s’occuper d’Idlib et d’Hassaké sans l’aide de leurs alliés, l’Iran pourrait amorcer le retrait des milliers d’hommes qu’il compte sur le terrain, sans pour autant mettre fin à son alliance avec le gouvernement syrien. Si Trump ne retire pas ses troupes, il aura au moins réussi à détourner l’attention du meurtre de Khashoggi, tout en donnant amplement de matière à réflexion aux Kurdes à propos de ce à quoi ils peuvent s’attendre de la part des USA à l’avenir.

Traduction : Daniel G.

*Source : ejmagnier.com

About Ginette Hess Skandrani

écologiste, membre co-fondatrice des verts, anti-colonialiste et solidaire des peuples opprimés du monde arabe, dont les Palestiniens et d'Afrique.