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Pendant que tous les regards se portent sur Idlib, les USA continuent de décimer le Yémen


Par Darius Shahtahmasebi
Arrêt sur info — 19 septembre 2018

Par Darius Shahtahmasebi

Paru le 14 Sep, 2018 sur RT sous le titre While all eyes are on Syria’s Idlib, US continues to decimate Yemen

Traduction Entelekheia

Les États-Unis sont prêts à défendre la Syrie contre un futur assaut brutal du gouvernement syrien et ses alliés – c’est du moins ce que Washington veut nous faire croire. Parallèlement, le Yémen continue de vivre sous les bombes – dans le silence des médias.Le 3 septembre, l’ambassadrice des États-Unis à l’ONU, Nikki Haley – diplomate éloquente s’il en est — a retweetéun tweet du belliciste en chef qu’est le président américain, avec un commentaire qui disait « Tous les yeux sont fixés sur les actions d’Assad, de la Russie et de l’Iran à Idlib ». C’est le même gouvernement américain a permis le bombardement d’un bus scolaire au Yémen, tuant ainsi au moins 40 enfants.

Alors, peut-être que Nikki Haley devrait garder les yeux fixés sur son miroir.

Si le monde tournait ses regards vers ce qui se passe au Yémen, il saurait que les Nations Unies viennent de mettre en garde contre un prévisible « coût humain incalculable », alors que les États-Unis et leurs alliés poursuivent leur offensive pour reprendre la ville portuaire yéménite d’Hodeida aux rebelles Houthis.

C’est vrai. Les États-Unis, qui se disent au désespoir face à des violations des droits de l’homme et à des attaques aux armes chimiques qui n’ont même pas encore eu lieu en Syrie, soutiennent une offensive majeure qui crée une crise humanitaire d’une ampleur inouïe.

Le Yémen, un pays déjà profondément en crise, dépend du port d’Hodeida pour au moins 70% de son aide humanitaire. Il est donc logique, d’un point de vue humanitaire, d’en faire une zone de guerre majeure, n’est-ce pas ?

La petite minorité de personnes qui tendons à nous soucier des Yéménites innocents n’a cependant pas à s’inquiéter. Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a certifié cette semaine que la coalition dirigée par les Saoudiens prend des mesures adéquates pour protéger les civils. Selon Pompeo, les pays du Golfe impliqués « entreprennent des actions concrètes pour réduire le risque de danger pour les civils ».

« Ils prennent des mesures, de l’avis du gouvernement américain et du gouvernement actuel, dans la bonne direction », a déclaré la porte-parole du département d’État, Heather Nauert, lors d’une conférence de presse citée par Reuters. « Nous les voyons prendre des mesures. C’est parfait ? Non, absolument pas. Les voyons-nous faire tout ce qu’ils peuvent pour réduire le nombre de victimes civiles? Absolument, c’est vrai. »

Dieu merci, je m’étais inquiété pendant une seconde. La coalition saoudienne soutenue par les États-Unis tue peut-être des enfants comme s’il s’agissait de fourmis qu’on écrase du talon, mais elle prend des mesures pour réduire le nombre d’enfants qu’elle tue à la fois.

Un mémo de sept pages envoyé au Congrès et obtenu par l’Intercept s’est aligné sur la ligne de défense délirante de Pompéo en appelant l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis « de solides partenaires contre le terrorisme ». Peu importe si, pas plus tard que le mois dernier, l’Associated Press a rapporté que les États-Unis et leurs alliés recrutaient en fait des combattants d’Al-Qaida dans leur coalition.

Aïe.

Alors que l’administration de Trump envenime cette horrible et sanglante guerre, la vérité oblige à dire qu’elle ne l’a pas lancée. La guerre au Yémen, la nation la plus pauvre du monde arabe, qui s’est rapidement transformée en pire crise humanitaire du monde, a été déclenchée par nul autre que le lauréat du prix Nobel de la paix, Barack Obama en personne.

Mais pourquoi cette guerre a-t-elle commencé et pourquoi les États-Unis ont-ils continué à la soutenir?

Dans un entretien négligé avec le journaliste Aaron Maté de Real News, Rob Malley, président de l’International Crisis Group et ancien assistant spécial du président Obama, a donné un aperçu inquiétant sur ceux qui tirent réellement les ficelles de la politique étrangère américaine.

Selon Malley :

« Pour essayer de comprendre ce qu’était l’administration Obama, et j’ai essayé de le faire — juste pour essayer de me l’expliquer à moi-même, pour tenter de comprendre comment nous en sommes arrivés là, n’oublions pas que nous étions au milieu de ces négociations avec l’Iran, et que nous tentions de parvenir à un accord nucléaire qui était extrêmement impopulaire auprès de nos alliés traditionnels dans la région, d’Israël à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et autres. Et les Saoudiens sont venus nous dire qu’ils allaient intervenir au Yémen pour attaquer les Houthis, qui avaient renversé le gouvernement légitime du gouvernement internationalement reconnu à l’époque. Et ils ont demandé notre aide… »

« D’un côté, un certain nombre de voix se sont donc élevées pour exprimer leur inquiétude à ce sujet. Mais d’un autre côté, beaucoup de gens ont dit que les relations avec l’Arabie saoudite en étaient presque à un point de rupture. Pour un certain nombre de raisons, ils pensaient que nous avions trahi leur confiance. Et l’Iran, les négociations sur l’accord avec l’Iran étaient l’une de ces raisons. Nous devions protéger cet accord et veiller à ce qu’il puisse être conclu, car si nous n’avions pas d’accord, il y avait un risque de guerre avec l’Iran. Je pense donc que c’est le président Obama qui a pris la décision finale de dire que nous allions soutenir une partie de cette guerre… »

Seul un lauréat du prix Nobel de la paix pouvait réussir un tel exploit. Mais, blague mise à part, le coût humain de la guerre au Yémen est absolument scandaleux.

Le 8 octobre 2016, un bombardement aérien a visé un grand cortège de funérailles à Sanaa, la capitale du Yémen, causant ce qui a été appelé à juste titre une « marée de sang ». Selon l’ONU, plus de 140 Yéménites ont été tués et au moins 525 autres, blessés.

À ce jour, la coalition dirigée par les Saoudiens et soutenue par les États-Unis a frappé plus de 100 hôpitaux, ainsi que des mariages, des camps de réfugiés, des camions de transport de vivres, des usines, des routes, des terres agricoles, des zones résidentielles et des écoles, entre autres. Le Yémen, qui ne cultive que 2,8 % de ses terres [le reste étant désertique, NdT], est activement pris pour cible par la coalition soutenue par les États-Unis. Selon Martha Mundy, professeur émérite à la London School of Economics, « pour toucher une aussi petite surface agricole, il faut la cibler ».

Avant de sombrer dans le chaos, le Yémen dépendait déjà d’importations pour 90% de ses aliments de base et pour la quasi-totalité de son carburant et de ses fournitures médicales. En plus de la violence massive que la coalition soutenue par les États-Unis a mise en place, la population yéménite souffre du blocus imposé par l’Arabie saoudite, qui a mis la moitié de la population en danger de famine. Selon l’ONU, plus de 462 000 enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition aiguë.

C’est tout à fait délibéré. A la fin août de cette année, le prince héritier d’Arabie Saoudite, Mohammed Ben Salman, a menacé de continuer à cibler les femmes et les enfants du Yémen et aurait déclaré qu’il voulait « laisser un grand impact sur la conscience des générations yéménites ».

« Nous voulons que leurs enfants, leurs femmes et même leurs hommes tremblent à la simple mention du nom de l’Arabie Saoudite », aurait déclaré le Prince héritier.

L’idée avancée par Pompeo et ses cohortes du Département d’État selon laquelle la coalition aurait pris des mesures pour éviter des pertes civiles est donc inepte. Comme le New York Times l’a reconnu ouvertement :

« Le premier problème était la compétence des pilotes saoudiens, qui étaient inexpérimentés dans les missions aériennes au-dessus du Yémen et craignaient les tirs de défense aérienne ennemis. Par conséquent, ils ont volé à haute altitude pour éviter la menace. Mais voler haut a également réduit la précision de leurs bombardements et augmenté le nombre de victimes civiles », ont déclaré des responsables américains.

« Les conseillers américains leur ont expliqué, entre autres tactiques, comment les pilotes pouvaient voler plus bas en toute sécurité. Mais les frappes aériennes ont quand même atterri sur des marchés, des maisons, des hôpitaux, des usines et des ports, et sont responsables de la majorité des 3.000 morts civiles pendant la guerre depuis un an, selon les Nations Unies. »

En plus de fournir des milliards de dollars d’armes au royaume saoudien, pour encore plus aider à mettre le Yémen à genoux, le personnel américain fournit une aide massive à la coalition dirigée par les Saoudiens en dirigeant le centre de commandement et de contrôle saoudien, en fournissant des listes de cibles, en assurant les pleins de carburant, en effectuant des missions de renseignement, etc.

Si Donald Trump se préoccupe des migrants et des réfugiés autant qu’il le clame, il devrait peut-être cesser d’en créer. S’il se soucie vraiment de « l’Amérique d’abord » et de son « Make America great again », peut-être qu’ajouter des crans à la ceinture des crimes de guerre des USA n’est pas une bonne idée. Des experts juridiques ont déjà averti le gouvernement américain que sa complicité dans ces attaques peut faire de lui un complice de la longue liste des crimes de guerre de l’Arabie saoudite. Cet avertissement est tombé dans l’oreille de sourds et n’a pas du tout dissuadé l’administration Trump de poursuivre certaines des pires politiques de Barack Obama ; et même aujourd’hui, les États-Unis continuent de soutenir les politiques sanguinaires de la coalition dirigée par les Saoudiens afin qu’elle puisse les poursuivre à volonté.

Ne nous y trompons pas, si les États-Unis retiraient demain leur soutien à l’Arabie saoudite, les souffrances du Yémen s’arrêteraient presque immédiatement.

En attendant, attention à Assad ; j’ai entendu dire qu’il était sur le point de reprendre une ville syrienne à un groupe « rebelle » affilié d’Al-Qaida. Vous souvenez-vous d’Al-Qaïda, le célèbre groupe terroriste dont les États-Unis ont prétendu qu’il était le cerveau des attentats du 11 septembre ? Si vous vous en souvenez, sachons que ce n’est apparemment pas le cas du gouvernement américain, car il s’allie à Al-Qaïda sur à peu près tous les champs de bataille importants.

Entre-temps, les Yéménites ordinaires continuent de souffrir par millions. Si nous pouvons voir ça, tout en continuant à croire que les États-Unis sont réellement préoccupés par les droits de l’homme dans des pays comme la Syrie, alors nous méritons probablement ce qui peut suivre. [Lien : Les USA ont menacé d’attaquer la Syrie si les forces armées syriennes tentent de reprendre Idlib à Al-Qaïda. Ce qui, bien sûr, pourrait déclencher une guerre mondiale, NdT].

Darius Shahtahmasebi est juriste et analyste politique spécialisé en immigration, droit des réfugiés et droit humanitaire. Il vit en Nouvelle-Zélande.

Source: http://www.entelekheia.fr/2018/09/17/pendant-que-tous-les-regards-se-portent-sur-idlib-les-usa-continuent-de-decimer-le-yemen/

About Ginette Hess Skandrani

écologiste, membre co-fondatrice des verts, anti-colonialiste et solidaire des peuples opprimés du monde arabe, dont les Palestiniens et d'Afrique.