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AVEC DES AMIS PAREILS PAS BESOIN D’ENNEMIS


Alain Juillet : «L’ampleur du pillage est colossale»

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Par Christophe Cornevin
Publié le 22/10/2013

INTERVIEW – Ancien directeur du renseignement à la DGSE (2002-2003), Alain
Juillet* décrypte pour Le Figaro les pratiques d’espionnage de l’Agence
nationale de la sécurité américaine (NSA) à travers le monde.

Êtes-vous surpris par l’envergure quasi industrielle de l’espionnage
effectué par la NSA?

Alain JUILLET- Même si les responsables politiques ont toujours eu du mal
à croire que nos alliés puissent se livrer à de telles pratiques, les
experts de la sécurité et du renseignement savent depuis longtemps que les
Américains écoutent qui ils veulent. La seule grande surprise, c’est l’ampleur
colossale du pillage mis au jour même si les récentes protestations d’Angela
Merkel après des espionnages similaires en Allemagne ou celles de la
présidente brésilienne Dilma Rousseff, qui a même annulé un voyage aux
États-Unis, en disent long sur l’échelle planétaire des interceptions.

Qui est visé?
Tous ceux qui peuvent représenter une menace, voire une simple
concurrence. Sous couvert de la lutte contre le terrorisme, qui ne constitue qu’une
petite partie de leur activité, nos «amis» américains peuvent aussi écouter
des politiques travaillant au siège de l’OCDE, de la communauté européenne à
Bruxelles mais aussi à l’Élysée ou Matignon.

Les morceaux de choix restent toutefois les entreprises stratégiques liées
en particulier à la Défense, au spatial, à l’aéronautique mais aussi à la
pharmacie et au pétrole. En général, les systèmes de protection des réseaux
bloquent les attaques classiques, mais celles dont on soupçonne la NSAsont
ultra-perfectionnées, facilitées par l’aide active des sociétés US telles
que Facebook ou Microsoft. Il est toujours plus facile de visiter un
appartement quand on dispose de plans…

Plus de 70 millions de données captées en un mois… Comment trier puis
traiter les informations intéressantes?

C’est à la fois simple et vertigineux: la masse des données interceptées
est stockée dans la mémoire monstrueuse de serveurs «big data». Ensuite, des
logiciels en balaient le contenu grâce à des mots clefs, des numéros de
téléphone et des adresses mails considérées comme suspectes ou intéressantes.
Des analystes à leur tour font de précieuses synthèses sur telle ou telle
stratégie entrepreneuriale. Il y a quinze ans déjà, la compagnie Raytheon,
spécialisée dans les systèmes électroniques, avait ainsi raflé le marché de
l’équipement en réseau du bassin amazonien à la surprise générale alors
que le français Thompson était favori en termes de prix et de produits. Les
US avaient branché leur système d’écoute «Échelon» pour piéger les
conversations entre les négociateurs au Brésil et la maison mère à Paris. À ce jeu
trouble, un récent rapport de la société Mandiant montre que seuls les
Chinois disposent d’un savoir-faire un peu analogue.
Comment réagir face à cette menace?

En faisant preuve de moins de naïveté dans ce monde ultra-concurrentiel.
Trop de nos cadres dirigeants envoient encore depuis leurs ordinateurs non
sécurisés des mails sensibles sans imaginer qu’ils sont lus à distance. Et
il a fallu attendre le mois dernier pour que les services du premier
ministre adressent une circulaire aux directeurs de cabinet de ministères
régaliens pour que les hauts fonctionnaires utilisent des téléphones portables
chiffrés pour crypter les conversations confidentielles. Cette mesure a été
déclenchée en plein scandale de l’affaire Prism révélée parEdward Snowden.
Sans lui, personne n’aurait jamais su officiellement.

Aujourd’hui, il est temps de changer en profondeur nos habitudes et
d’adapter notre cadre légal à la hauteur des enjeux. Par exemple, que peut faire
le législateur face aux États-Unis qui écoutent même les journalistes? Pour
l’instant, hélas, pas grand-chose.

* Ancien directeur du renseignement à la DGSE (2002-2003), Alain Juillet
préside le Club des directeurs de sécurité des entreprises et l’Académie de
l’intelligence économique.