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Daesh veut mondialiser son conflit pour élargir sa base sociale


Daesh veut mondialiser son conflit pour élargir sa base sociale
MARC DE MIRAMON

Vendredi, 27 Février, 2015
Humanité Dimanche
AFP

Pierre-Jean Luizard, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’Irak et de la Syrie, vient de publier « le Piège Daesh » aux éditions La Découverte. Il y explique notamment la manière avec laquelle « l’État islamique » a pu conquérir et conserver des villes de plusieurs millions d’habitants et le jeu trouble d’une partie des Kurdes d’Irak qui ont profité de l’offensive djihadiste pour accaparer des territoires.

HD. Votre livre porte comme sous-titre « l’État islamique ou le retour de l’histoire », en quoi cette histoire est-elle aussi la nôtre ?

PIERRE-JEAN LUIZARD. Le « retour de l’histoire » fait référence à plusieurs temporalités : un temps court, un temps moyen et un temps long. Le temps long nous ramène à nos politiques, en tant que pays occidentaux, au moment de la création de l’État irakien en 1920 sous le mandat britannique ; et le temps moyen nous ramène en 2003, à la politique américaine de reconstruction d’un second État irakien avec de nouveaux acteurs choisis en fonction de leur appartenance communautaire. L’intervention en 2003 provoque l’effondrement de l’État irakien fondé en 1920 par les Britanniques, qui avaient alors donné le monopole du pouvoir à des minorités arabes sunnites. C’est un système qui a généré des guerres quasi permanentes entre l’État et sa société – en particulier contre les chiites et les Kurdes – et qui a été maintenu sous perfusion alors qu’il aurait dû passer la main à la fin des années 1970. Mais les puissances occidentales ont utilisé l’armée irakienne contre la révolution islamique en Iran et contre les menaces de contagion en Irak et dans les pétromonarchies du Golfe. En 2003, les Américains se sont retrouvés face à une responsabilité qu’ils n’avaient pas anticipée, c’est-àdire la reconstruction d’un système politique, d’un nouvel État, conçu sur des bases communautaires, un peu à l’image de ce que les Britanniques avaient fait en 1920, c’est-à-dire en promouvant les nouveaux acteurs du pays suivant leur appartenance confessionnelle ou ethnique, et non pas en fonction de leur position politique. L’effondrement du leadership arabe sunnite a conduit les Américains à s’adresser aux exclus de l’ancien système, les chiites et les Kurdes.

HD. Vous écrivez qu’à Mossoul ou à Tikrit les combattants de « l’État islamique » ont été accueillis comme une armée de libération. Comment est-ce possible ?

P. -J. L. Il y a eu une tentative américaine de réintégrer les sunnites par les « conseils de réveil » – politique qui consistait à payer d’anciens insurgés à condition qu’ils se retournent contre al-Qaida. Cette tentative de réintégration a échoué en partie parce que les principaux ténors politiques sunnites ont été l’objet d’accusations très graves, à l’instar de l’exvice président irakien Tarek Al Hachémi, accusé de meurtre, condamné à mort et contraint à l’exil. Et à cela se sont ajoutés les effets du printemps arabe, quand les sunnites irakiens ont choisi, par mimétisme à partir de 2011, des voies de protestation pacifique contre le pouvoir autoritaire de Nouri Al Maliki (chiite, premier ministre entre 2006 et 2014 – NDLR). La réponse du gouvernement de Bagdad a été comparable à celle de Bachar Al Assad en Syrie, c’est-à-dire l’envoi de l’armée, l’artillerie lourde, ou encore le largage de barils remplis de TNT contre des quartiers de Mossoul ou Tikrit où de nombreux civils ont été tués. C’est cette prise de conscience de l’impossibilité de s’intégrer dans le système politique qui explique la manière avec laquelle la population civile a accueilli « l’État islamique». L’armée régulière irakienne était considérée comme une armée d’occupation.

HD. Les spécialistes s’interrogent sur la capacité de « l’État islamique » à gérer des grandes agglomérations comme Mossoul …

P. -J. L. « L’État islamique » a pu conquérir une grande agglomération comme Mossoul (2 millions d’habitants) non pas grâce à ses capacités militaires, mais bien parce que les djihadistes ont été accueillis de manière positive par une partie de la population, même si un tiers, essentiellement les minorités, en particulier chrétiennes, ont choisi de quitter la ville. Les deux tiers qui sont restés ont adopté une attitude passive. Ils voulaient surtout se débarrasser de l’armée irakienne ; et dans les jours qui ont suivi la chute de Mossoul, ses habitants ont pu constater une amélioration : les marchés étaient à nouveau approvisionnés, certains prix ont été divisés par deux ou par trois, et la corruption a été très sévèrement réprimée. Les djihadistes ont passé un marché avec les notables de la ville. Ils ont imposé un certain nombre de choses : des normes vestimentaires, notamment pour les femmes ; personne ne devait contester le leadership de « l’État islamique » sur Mossoul ; et la gestion de la ville était confiée à ces mêmes notables. Depuis six mois, on n’a pas eu vent d’un mouvement de protestation significatif en provenance de Mossoul, ce qui indique que la passivité s’est progressivement muée en une adhésion. « L’État islamique » a procédé de la même manière à Falouja, contrairement à al-Qaida qui tentait d’imposer un ordre nouveaux notables locaux via des émirs qui étaient considérés comme des étrangers. Les militants de l ’« EI » ont donc déserté les centres-villes pour se positionner en périphérie en posture défensive, et laissé les « locaux » organiser la sécurité.

HD. Vous confirmez dans votre livre une sorte d’entente entre les Kurdes irakiens et « l’État islamique » sur l’établissement de leurs frontières respectives, notamment à Kirkuk, l’une des principales villes pétrolières d’Irak.

P. -J. L. Au Moyen-Orient, on ne doit pas être surpris des alliances contre nature et des retournements de circonstance. Le leader kurde Massoud Barzani avait averti le premier ministre Nouri Al Maliki que des cellules dormantes de « l’État islamique » étaient présentes à Mossoul et qu’une offensive se préparait. Il a proposé ses services mais Nouri Al Maliki a refusé car il soupçonnait les Kurdes de vouloir pallier les insuffisances de l’État central pour accroître leurs zones d’influence, notamment sur Kirkuk. Il y a eu ensuite des contacts entre des émissaires de « l’État islamique » et l’entourage de Massoud Barzani. Les Kurdes se sont engagés à ne pas intervenir pour empêcher la chute de Mossoul et de sa plaine, si « l’État islamique » s’engageait à ne pas contrarier l’occupation de Kirkuk. Comme vous le savez, les Kurdes sont divisés et ce « marché » a été publiquement condamné par l’Union patriotique du Kurdistan et l’entourage de Talabani (rival de Barzani – NDLR).

HD. L’implantation de « l’État islamique » en Irak et en Syrie peut-il s’inscrire dans la durée ?

P. -J. L. En Irak, l ’« EI » est « enfermé » dans une base arabe sunnite relativement étroite et ils ont alors décidé de régionaliser et d’internationaliser au maximum leur combat afin de sortir de l’étroitesse de leur base sociale. Même si l ’« EI » a une origine irakienne, il a un projet pour la Syrie. Les conditions y sont différentes : on qualifie à tort le pouvoir syrien d’alaouite alors que les Alaouites constituent une minorité qui n’a jama i s généré de c onc eption « alaouite » du pouvoir tel qu’il était exercé par les sunnites en Irak. Il existe encore en Syrie une base sunnite, plutôt bourgeoise et citadine, qui est favorable au régime de Bachar Al Assad. La capacité d’expansion de « l’État islamique » est cependant plus importante en Syrie qu’en Irak, où l ’« EI » a compris qu’il ne pourrait pas occuper Bagdad, le Kurdistan, Nadjaf ou encore Kerbala (deux villes saintes chiites – NDLR).

HD. Quel regard portez-vous sur la stratégie adoptée par la coalition en guerre contre l ’« EI » ?

P. -J. L. Les frappes aériennes ont souvent comme effet de solidariser les populations locales avec les djihadistes. Il n’y a pas de troupe au sol, et les Occidentaux s’appuient, en particulier en Irak, sur les forces kurdes et l’armée irakienne dont on sait qu’elles sont loin d’être les garantes de l’unité irakienne. Et surtout, qu’a- t-on effectivement à proposer aux populations arabes sunnites ? Rien. C’est un fait significatif, il y a eu très peu de défections au sein des tribus irakiennes qui ont rallié « l’État islamique » il y a déjà plusieurs mois.