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En Irak, la « bombe à retardement » des enfants apatrides de Daech


Proche et Moyen-Orient Reportage

En envahissant l’Irak en 2003 sur un mensonge, les États-Unis ont ouvert l’une des périodes les plus sanglantes du pays et provoqué un désastre dont le peuple irakien continue, vingt ans plus tard, de subir les conséquences. Reportage dans un camp-prison où s’entassent les enfants apatrides de Daech.

Rachida El Azzouzi

20 mars 2023 à 12h29

CampCamp de déplacé·es Hassan Cham (Irak).– Elle a répété mille fois l’histoire, à des humanitaires, des journalistes, des avocats, dans sa robe islamique qui ne laisse apparaître que ses yeux et ses claquettes en plastique usées. Mais rien n’avance.

Elle est toujours coincée, là, derrière les barbelés du camp de déplacé·es Hassan Cham U3, qui abrite dans le nord de l’Irak, entre Erbil et Mossoul, près de 6 000 personnes, dont des centaines d’enfants plongés dans l’apatridie, privés de documents d’identité, tel Izadin, son fils, le petit dernier de la fratrie de six. De 300 000 à 400 000 mineurs seraient confrontés à cette situation inextricable à travers l’Irak, selon les estimations.

Izadin est né en 2016 au sud-est de Mossoul, deuxième plus grande ville d’Irak, alors capitale de l’autoproclamé califat de Daech, acronyme arabe de l’État islamique (EI). Il est né de parents affiliés à l’EI. Et il le paie aujourd’hui, comme tous les enfants nés entre 2014 et 2017 sous l’occupation des djihadistes, qui ont eu le temps de poser les bases d’un proto-État totalitaire.
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Camp de déplacés Hassan Cham U3 (Irak, mars 2023). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Baheja cherche ses mots, s’embrouille. Comment expliquer la situation kafkaïenne dans laquelle sa famille se trouve dans ce no man’s land entre deux check-points, sous administration kurde mais au cœur du « territoire disputé » de Ninive, une province principalement sous contrôle fédéral irakien ?

Elle attrape la pochette déchirée où elle rassemble les documents importants dans le recoin de la tente fournie par le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), où elle survit avec les siens depuis quatre, peut-être cinq ans, sans réussir à dater leur arrivée tant elle a perdu la notion du temps. Ce dont elle est sûre, c’est que c’est le troisième camp où ils échouent, en l’espace de six ans, pris dans le cercle vicieux du déplacement interne, dans leur pays anéanti par 40 ans de guerre et d’atrocités.

Baheja slalome entre la bassine d’eau où trempe la vaisselle et ses filles agglutinées devant l’écran d’un smartphone. Elle n’a qu’un papier froissé estampillé Daech en lettres arabes qui prouve la naissance de leur fils, « une condamnation à vie ».
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De nombreuses familles n’ont que ce document d’état civil pour leurs enfants : un certificat de naissance délivré par l’État islamique (Irak, mars 2023). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Heureusement qu’elle était mariée avec le père depuis vingt ans, dit-elle. Sa voisine, qui a épousé en 2014 un djihadiste, ne peut ni prouver son mariage, ni la lignée de leur fille née l’année suivante dans le village en ruines de Hassan Cham qui a donné son nom au camp. Son mariage n’est pas reconnu, ses droits parentaux sont déniés et leur enfant est apatride. Quant au père, elle ignore sa destinée, s’il est mort ou vivant, caché en Irak ou en Syrie.

Baheja, elle, ne dit pas que son mari est mort dans la bataille de Mossoul, elle le dit « disparu » auprès des administrations. Un subterfuge désespéré pour tenter d’obtenir l’impossible pour Izadin : des papiers d’identité, une nationalité, une citoyenneté.

« Au bout de quatre ans de disparition, explique-t-elle sans y croire vraiment, il sera déclaré décédé par la justice, je recevrai un certificat qui me permettra de démontrer qu’il n’était pas affilié à Daech, alors que si je dis aujourd’hui qu’il est mort, c’est qu’il était un membre de Daech. »
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Camp de déplacés Hassan Cham U3 (Irak, mars 2023). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Elle retient les larmes, essaie de se souvenir de la bascule, même s’il n’y en a pas tant le terreau du terrorisme sunnite prospérait insidieusement depuis la désastreuse invasion anglo-américaine de Bush fils, il y a pile vingt ans aujourd’hui, qui a engendré le chaos et la déliquescence de l’État, à l’ombre de la « confessionnalisation » du pouvoir.

Elle essaie de se rappeler quand son mari, ses frères ont suivi Al-Qaïda puis son héritier et concurrent Daech, à force de côtoyer leurs militants. « Quand on s’est laissé entraîner dans tout ça » : la charia, la loi islamique, la haine sectaire, les sunnites contre les chiites, le malheur de l’Irak, le cycle interminable de violences, tuer, décapiter, mourir en martyr… « Ce que nous avons connu est d’une telle horreur que cela ne se raconte pas. »

Elle en a fait, des démarches. En vain. Un officier de sécurité corrompu lui a fait miroiter pour 1 600 dollars une carte d’identité pour Izadin. Elle s’est endettée en empruntant à droite et à gauche. Elle a mis six mois à payer la somme par petits versements. Elle n’a toujours pas les papiers. « Il m’a escroquée. » Baheja murmure aussi avoir été harcelée sexuellement, pressée de se prostituer pour obtenir gain de cause.
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Baheja sous sa tente dans le camp de déplacés Hassan Cham U3 (Irak, mars 2023). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Ici, à Hassan Cham U3, dans le camp géré par l’ONG kurde Barzani Charity Fondation (BCF), où les familles, entachées du stigmate Daech, certaines pour des connexions minimes, vivotent dans des conditions très dures avec une dizaine de dollars mensuels du Programme alimentaire mondial, « c’est la misère, mais on est en sécurité », lâche-t-elle. Et cela n’a pas de prix. Tous les jours, Baheja remercie Dieu. « Je suis veuve, nous n’avons plus rien, aucun revenu, personne qui puisse travailler. Que serions-nous devenus si ce camp n’existait pas ? »

Elle aimerait retrouver leur village natal mais elle a peur d’y retourner, de subir le châtiment collectif, des représailles de la part des autorités ou une vendetta tribale, d’être battue, qu’elle ou sa fille aînée soit violée. C’est le lot de tant de femmes. Leur maison est détruite. Elle avait pourtant résisté aux combats, à la guerre.

« C’est le Hachd al-Chaabi qui a fait cela », accuse Baheja, en pointant du doigt les paramilitaires de « la mobilisation populaire » impulsée en 2014 pour chasser les djihadistes, des milices majoritairement chiites, dont plusieurs dans l’orbite de l’Iran, intégrées aux forces de sécurité irakiennes. Elle n’est pas la seule dans le camp à dénoncer la terreur que sèmerait dans la région à majorité sunnite le Hachd al-Chaabi.
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Camp de déplacés Hassan Cham U3 (Irak, mars 2023). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Faute de pièces d’identité officielles, son fils ne peut pas aller à l’école financée par le gouvernement irakien. Ses adolescents, non plus, car ils n’arrivent pas à renouveler leurs papiers, datant de l’ère Al-Qaïda. Comme de nombreux adultes dans le camp, ils se retrouvent prisonniers des barbelés, dans l’impossibilité de passer les contrôles de sécurité sur les routes, d’aller étudier ou travailler.

Un attroupement se forme devant les bâches blanches. « Il y a une journaliste », s’époumonent des enfants en courant dans les allées de terre battue, comme s’ils annonçaient l’arrivée du vendeur de glaces. Des hommes s’avancent, sourcils froncés, regard noir, avec les actes de naissance de leur progéniture délivrés par Daech. Une mère de famille explique avec confusion que la justice irakienne lui demande « de renier » son fils, un combattant de l’EI mort, si elle veut revoir son village, leur maison. « Mais c’est impossible en tant que mère », dit-elle, choquée.

« Ces familles subissent une punition collective et une vengeance politique pour leur appartenance réelle ou supposée à l’État islamique. Elles sont maintenues dans l’humiliation », constate Mélisande Genat. Doctorante à l’université de Stanford (États-Unis), spécialiste de la justice tribale en Irak, elle a sillonné le pays après l’implosion du califat et documenté les multiples violations de droits fondamentaux.
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Camp de déplacés Hassan Cham U3 (Irak, mars 2023). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

À l’encontre des enfants de Daech tout particulièrement, qui risquent « l’apatridie permanente », faute de documents d’état civil. Avec des conséquences terribles en matière de santé, d’éducation – « dans la plupart des cas, les écoles ne les autorisent pas à s’inscrire » – ou de liberté de mouvement, « avec un risque accru d’arrestation arbitraire aux points de contrôle ».

Et la situation continue de se complexifier. « Depuis un jugement de 2021 de la Cour suprême servant de jurisprudence, ils ne peuvent plus obtenir de papiers d’identité du tout », précise Mélisande Genat. Soit, selon elle, « la violation des droits fondamentaux la plus grave, et la plus lourde de conséquences pour le futur du pays » : « Ces enfants sont des bombes à retardement. »

La chercheuse égrène la litanie d’entraves, cite le cas de Samira, mère de quatre enfants. « Ses deux fils aînés ont rejoint l’EI et l’un a été tué en 2017. Le second est actuellement en prison à Bagdad. Ses deux plus jeunes enfants, un garçon de sept ans et une fille de quatre ans, sont sans papiers. En l’absence du père, comme on ne sait pas où il se trouve, qu’il soit mort ou vivant, c’est très difficile d’établir un justificatif de mariage et de filiation. »
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Dans le camp Hassan Cham U3, les familles désespèrent d’obtenir des papiers d’identité pour leurs enfants (Irak, mars 2023). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Les forces de sécurité irakiennes lui ont proposé d’engager contre le fils emprisonné une procédure dite « Ikhbar », qui consiste à porter plainte contre le membre de sa famille qui a rejoint l’EI. En échange, elle pourra circuler aux check-points ou obtenir des papiers d’identité. Samira a refusé car cela signifierait qu’elle ne pourrait plus parler à son fils…
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Mélisande Genat alerte sur un autre cas, grave mais isolé, qui se joue dans le camp de Hassan Cham : faute d’un système de justice unifié entre le gouvernement fédéral à Bagdad et le gouvernement régional kurde à Erbil, une centaine de jeunes célibataires et adolescents, qui ont purgé une peine pour terrorisme dans les prisons kurdes, errent dans les limbes et risquent une nouvelle arrestation et condamnation, cette fois par les autorités irakiennes, s’ils retournent dans leur région d’origine.

Dans le « camp-prison », où la nuit vient de tomber, et avec elle, les températures, qui peuvent être extrêmes en hiver comme en été, Baheja joint les mains en prière, s’inquiète de l’avenir de ses enfants aux joues creusées. Elle craint que l’humiliation permanente, la rancœur accumulée ne les radicalisent. Elle répète qu’ils sont « innocents », qu’« ils n’ont pas choisi leur famille, [qu’]ils n’ont pas choisi Daech » : « Pourquoi sont-ils condamnés ? »

Rachida El Azzouzi
Boîte noire

Ce reportage a été réalisé avec l’aide précieuse de Sangar Khaleel, fixeur.

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