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Eure. L’étonnant voyage d’un habitant de Bernay en Syrie


Écrivain polémiste et habitant de Bernay, Claude Janvier a participé à un étonnant voyage d’étude pendant une semaine en Syrie, un pays ravagé par la guerre. Récit.
Claude Janvier devant la forteresse d’Alep où trône un portrait du président Bachar Al-Assad.
Claude Janvier devant la forteresse d’Alep où trône un portrait du président Bachar Al-Assad. (©DR)

Par Anthony Bonnet Publié le 6 Fév 22 à 15:02
L’Éveil Normand
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Quand on lui a proposé de passer une semaine en Syrie, Claude Janvier n’a pas hésité une seule seconde. « C’était l’occasion ou jamais d’y aller », raconte cet ancien habitant d’Houlgate, installé à Bernay (Eure) depuis 2020. Co-auteur d’un livre il y a un an consacré au Covid-19, où il dénonçait « l’une des plus grandes tromperies de l’histoire », cet écrivain polémiste passionné d’actualité, habitué aux coups de gueule, n’est pas franchement un adepte du politiquement correct. Et défrayer la chronique ne fait pas peur à l’ex-restaurateur.

Du 6 au 13 décembre dernier, il a donc fait partie d’une délégation française invitée, par l’association des écrivains arabes syriens, à se rendre dans un pays en guerre, où le nombre de morts s’élève à près de 500 000 depuis 2011 et le début des répressions sanglantes des manifestations contre le président Al-Assad. Ce conflit a également poussé 6,6 millions de personnes à l’exil.
Une tension palpable

Le Bernayen de 67 ans était accompagné d’un journaliste (Jean-Michel Vernochet), de deux politologues (Emmanuel Leroy et Pierre-Emmanuel Thomann), d’une universitaire émérite (Maria Poumier) et d’un général de l’armée de terre en retraite (Yves Béraud). La biographie de plusieurs d’entre eux laisse apparaître des connexions avec la Russie et les milieux d’extrême-droite. « C’était un groupe hétéroclite et on ne se connaissait absolument pas avant », affirme Claude Janvier, coopté au sein de cette délégation grâce à un ami. « J’ai rencontré à Paris un écrivain syrien, Adnan Azzam, qui a organisé ce séjour et nous a servis de traducteur. »

Cet écrivain, qu’il présente comme un humaniste et un homme de cœur, n’en est pas à son coup d’essai dans les voyages de Français en terre dictatoriale, dévoilait le journal L’Obs en décembre 2019 dans un article où Adnan Azzam est décrit comme « un propagandiste doublé d’un recruteur » au service du régime syrien.

Ce périple tous frais payés au milieu des ruines, comme les précédents, s’est déroulé sous la bonne garde du pouvoir de Bachar Al-Assad. « L’objectif était de témoigner de ce qu’il se passe là-bas, d’aller au-delà des images de la télévision », assure le Bernayen.

Après avoir atterri à Beyrouth au Liban, Claude Janvier et ses comparses ont été conduits en minibus jusqu’en Syrie.

« La tension était palpable, il y a toujours la guerre avec des fronts au sud et au nord. Nous avons continuellement été escortés par un véhicule de policiers ou des militaires syriens. Il y avait aussi des check-points avec des contrôles de papiers tous les 30 ou 40 kilomètres, c’est impressionnant. »
Claude Janvier

Une pauvreté immense

Au long des 5 000 kilomètres de son voyage, l’équipée française a visité Damas, la capitale, mais aussi des cités majeures comme Alep, Lattaquié, Soueïda et Deraa, berceau du soulèvement contre le régime en 2011, une ville où l’armée syrienne a repris le pouvoir à l’automne 2021 avec l’aide des Russes.

« À Damas, les banlieues ont été totalement détruites, c’est un champ de ruines sur plusieurs kilomètres, on voit des camps de réfugiés sous des tentes. Il n’y a pratiquement pas d’éclairage public. Les seules lumières sont produites par les commerçants grâce à des groupes électrogènes. Les hôpitaux fonctionnent de la même manière et il y a une pénurie de soins. »
Claude Janvier

Le retraité a aussi été marqué par ces files d’attente interminables pour acheter du pain, grâce aux tickets de rationnement distribués par le gouvernement. « Il faut savoir que 80 % des Syriens vivent sous le seuil de pauvreté et les prix des produits alimentaires ont grimpé de 133 %, l’inflation est énorme », ajoute-t-il.
La vie dans les souks à Damas.
La vie dans les souks à Damas. (©DR)

À Alep, Claude Janvier a vu des bâtiments historiques, notamment les souks séculaires du 14e siècle, entièrement rasés, ainsi que la grande mosquée. À Soueïda, dans le sud du pays, il a pu constater l’impossibilité pour les habitants de se chauffer, faute d’électricité.

Le peuple syrien serait pris en otage par « un embargo criminel », écrivent les membres de la délégation dans une lettre ouverte publiée à leur retour. Des sanctions imposées par les États-Unis pour faire pression sur le régime de Bachar Al-Assad, afin qu’il s’engage dans une transition politique, mais dont les effets se font sentir sur une population éprouvée. « Cet embargo dure depuis huit ans et empêche toute reconstruction du pays, regrette Claude Janvier. La Syrie détient d’importantes ressources pétrolières, mais elle ne peut pas en bénéficier et cela provoque une pénurie énergétique permanente. »

Ce blocus économique, exercé aussi par l’Union européenne, ne concerne pas les aides humanitaires, officiellement. « Mais ces sanctions provoquent des conséquences dramatiques, notamment en termes d’équipements dans les hôpitaux, car les entreprises et les banques ne se risquent pas à travailler avec la Syrie, sinon elles seront mises à l’amende par les États-Unis, s’alarme le Bernayen. Cet embargo inique fait souffrir le peuple. »

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Une manipulation ?

Décidée à alerter l’opinion alors que cette situation est quelque peu tombée dans l’oubli, la délégation française envisage d’organiser un colloque au printemps 2022, avec des personnalités syriennes. « C’est difficile de rester insensible, cela m’a fait un choc, quand on voit cette misère », soupire Claude Janvier, en assurant que ce déplacement au Moyen-Orient ne revêt aucun caractère politique.
Le Bernayen devant la mosquée d’Alep.
Le Bernayen devant la mosquée d’Alep. (©DR)

Mais ce voyage d’étude, gentiment financé par les Syriens, n’était-il tout de même pas tronqué ? Est-il sûr d’avoir tout vu de la réalité de cette dictature et certain de ne pas avoir été manipulé par un pouvoir en quête de légitimité sur le plan international ? « Je n’ai pas l’impression que l’on nous ait caché quoi que ce soit », répond-il. Et de glisser avoir été surpris par le courage du peuple, où chacun, quelle que soit sa confession, serait d’accord pour maintenir l’unité derrière le chef de l’État.

« La population lui est fidèle face à la coalition internationale », n’hésite-t-il pas à dire. Il n’est pas étonnant dès lors que la tribune dont il est le cosignataire adopte un parti pris très clair en présentant Bachar Al-Assad comme un président aimé par son peuple et en assimilant les rebelles en lutte contre le régime à des terroristes islamistes. Quand on l’interroge sur la terreur exercée en Syrie, Claude Janvier balaye la question :

« Chacun gère son pays comme il l’entend, c’est un débat stérile. On pourrait parler aussi des États-Unis et de Guantanamo… »
Claude Janvier

L’actualité nous rappelle pourtant à quel point ce pouvoir est sanguinaire : jeudi 13 janvier 2022, un ancien colonel des services de renseignement syrien a été condamné par la justice allemande à la prison à vie pour crimes contre l’humanité dans le cadre du premier procès au monde lié aux exactions attribuées au régime de Bachar Al-Assad. Ce haut gradé a été reconnu coupable de mort de prisonniers et de la torture de milliers d’autres dans un centre de détention secret à Damas.

À ce propos, l’embargo américain si décrié porte un nom qui ne doit rien au hasard : « César », en référence à un transfuge de l’armée d’Al-Assad qui a fait sortir clandestinement plus de 50 000 photographies de Syriens torturés à mort dans les geôles du régime.

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