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Guerre civile en Syrie : «Gare à la casse !»


Samedi 21 juillet 2012

Interview de Gilles Munier (7 Jours  – Rennes – 21/7/12)

Deux livres du Rennais Gilles Munier viennent d’être republiés aux Editions Encre d’Orient : « Les Espions de l’or noir » et « Zabiba et le roi », un roman de Saddam Hussein dont l’acteur Sacha Baron Cohen s’est inspiré pour « Le dictateur », son dernier film burlesque. Gilles Munier qui s’est rendu l’an dernier en Libye et en Syrie, porte un regard critique sur les événements qui secouent les pays arabes et sur le jeu des Occidentaux.

7 Jours : Une guerre civile ensanglante la Syrie depuis 16 mois. Rien ne semble pouvoir y mettre un terme. En France, Laurent Fabius poursuit en la développant la politique interventionniste d’Alain Juppé dans ce pays. Fallait-il s’y attendre ?

Gilles Munier : Oui, car la Syrie est considérée par l’Otan comme faisant encore un peu partie du giron français. La marge de manœuvre de la France y est donc, pour des raisons historiques, plus grande qu’ailleurs où les Etats-Unis imposent leurs desideratas. Il ne faut pas oublier que ce pays a longtemps été appelé la « France d’Orient », et pas seulement du temps des croisades. Le souvenir laissé par la France en Syrie après la 1ère Guerre mondiale n’est pas très glorieux. La IIIème République y réprimait violemment les nationalistes hostiles à l’occupation de leur pays décidée par la SDN, l’ONU de l’époque. Deux bombardements de Damas, en 1925 et 1926, firent respectivement 1500 et 5000 morts… La Syrie s’est retrouvée un temps partitionnée en entités confessionnelles et ethniques… ce qui risque d’advenir si la guerre civile actuelle dégénère.

7 Jours : Renverser Bachar al-Assad n’est pas évident, mais si cela arrivait, qui le remplacerait : les Frères Musulmans ?

Gilles Munier : Je ne sais pas à qui Fabius pensait lorsqu’il a dit sur France Inter, le 15 juin, qu’il y a des discussions « très précises et très difficiles » pour trouver un successeur au président syrien, donnant l’impression que le peuple syrien n’avait pas voix au chapitre. Les Frères Musulmans, principale force de l’opposition, n’en sont pas à leur première tentative de renversement des régimes militaires syriens. Cette fois, ils se sont d’abord alliés à l’ex-baasiste Abdel Halim Khaddam, ancien vice-président de Bachar al-Assad, réfugié politique en France. Puis, ils ont préféré jouer leur propre partition, fort du soutien des services secrets occidentaux.

On peut dire pis que pendre de Bachar al-Assad: qu’il n’a pas tenu ses promesses de réformes ; qu’il n’a pas su faire évoluer le parti Baas ; qu’il n’a pas réduit la part des Alaouites – sa secte religieuse – omniprésents aux postes clés de l’Etat ; qu’il veut tout régler par la force ; qu’il réagit toujours avec un temps de retard, comme dépassé par les événements. En août 2011, à Damas, un ami m’a demandé ce que je pensais de lui. J’ai répondu : il est foutu !

Cela dit, de grâce, laissons Assad et les Syriens décider seuls de leur avenir. Les Frères Musulmans ont leur place au parlement syrien, comme ailleurs. L’important est qu’un dialogue s’engage entre les parties en conflit, que les militaires s’effacent, à commencer dans le parti Baas… Malheureusement, sur le terrain, la crise n’en prend pas le chemin.

7 Jours : En effet, mercredi, à Damas, un attentat a visé le bâtiment ultra-sécurisé de la sécurité nationale, tuant plusieurs hauts dirigeants, des quartiers périphériques sont mitraillés par des hélicoptères de combat…

Gilles Munier : Voila ce qui arrive quand on croit tout contrôler, quand un pays est dirigé quasi exclusivement par des services secrets et des militaires. Les membres du parti Baas, en désaccord avec leur direction actuelle, ont été bâillonnés, ou pire. Un exemple : Chebli al-Ayssami, 87 ans, que je connaissais, vice-Président de la République syrienne dans les années 60, a été enlevé au Liban en mai 2011 par les moukhabarats, les services spéciaux syriens. Lui aurait pu dialoguer avec l’opposition, y compris avec les Frères Musulmans. Sa famille est sans nouvelle de lui. J’espère qu’il est encore en vie.

Le général Manaf Tlass, proche de Bachar al-Assad qui a fait défection, appelle, dit-on, à la « transition ». S’il est en contact avec l’opposition, comme l’affirme Laurent Fabius, il ferait bien de s’excuser, d’abord , auprès des familles des 20 000 morts du massacre de Hama en février 1982, auquel son père, Mustapha, a participé en tant que ministre de la Défense.

Il faut savoir que c’est Mustapha Tlass qui est allé chercher l’ophtalmologiste Bachar al-Assad à Londres pour en faire le Président de la République. On sait depuis quelques mois qu’il n’en a pas vraiment la carrure. Je crains que le vieux Tlass ambitionne maintenant de voir son fils exercer la « transition »… ou plus. On tomberait alors de Charybde en Scylla !

7 Jours: Dans vos livres, vous critiquez beaucoup l’interventionnisme occidental au Proche-Orient. Vous écrivez qu’en renversant Saddam Hussein, les Etats-Unis ont obtenu l’inverse des buts qu’ils affichaient. En sera-t-il de même en Syrie ?

Gilles Munier : Le livre « Les espions de l’or noir » raconte l’histoire des agents secrets – anglais, français, russes, allemands – qui ont transformé les régions allant du Caucase au Proche-Orient en pétaudières. « Zabiba et le roi » et l’extrait de l’interrogatoire de Saddam Hussein par le FBI que j’ai publié, démontrent que l’ancien président irakien envisageait d’introduire dans son pays une certaine forme de démocratie, l’inverse de ce qui est dit dans les médias et dans le film de Baron Cohen.

Je crois que les puissances occidentales se soucient du bien-être des Orientaux comme d’une guigne, seuls priment leurs intérêts géostratégiques et pétroliers. Alors, gare à la casse ! Une guerre civile de haute intensité en Syrie ferait passer celle au Liban, qui a duré 15 ans, pour une échauffourée mineure.

Sur le même sujet, lire aussi :

11ème Congrès : Le parti Baas syrien face à lui-même

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Bachar al-Assad doit libérer Chebli al-Ayssami

http://www.france-irak-actualite.com/article-bachar-al-assad-doit-liberer-chebli-al-ayssami-105837968.html