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« Il ne reste plus qu’à organiser les funérailles du modèle libanais »



Publié par Gilles Munier sur 24 Août 2020, 11:40am

Catégories : #Liban

Interview de Majed Nehmé (revue de presse : Afrique Asie – 19/8/20)*

La double explosion du port de Beyrouth a mis en lumière les dysfonctionnements de l’État libanais. Spécialiste du Moyen-Orient, Majed Nehmé nous explique comment le Liban portait les gènes de l’instabilité et du chaos depuis sa création par la France coloniale, passant d’une crise à une autre jusqu’à ces dernières manifestations ayant conduit à la démission du gouvernement. Pour Majed Nehmé, ce modèle libanais vanté tout un temps par l’Occident comme modèle de cohabitation a vécu. Il nous explique aussi comment le pays du Cèdre pourrait sortir par le haut de cette énième crise.

Propos recueillis par Grégoire Lalieu

Grégoire Lalieu : C’est une quantité importante de nitrate, stockée sans les précautions nécessaires, qui serait à l’origine de l’explosion du port de Beyrouth. La catastrophe a mis en lumière les dysfonctionnements importants de l’appareil d’État. Comment le Liban, que l’on qualifiait il y a peu encore de Suisse du Moyen-Orient, a-t-il pris ces allures d’État failli ?

Majed Nehmé : Le Grand Liban a été créé par le Mandat français comme une entité détachée de la Syrie il y a tout juste cent ans. Le pays a pris sa forme actuelle avec l’indépendance en 1943, mais il avait dans ses gènes tous les éléments d’un État failli et implosif. Fondé sur un partage communautaire du pouvoir entre chrétiens et musulmans, un partage voulu par le colonisateur français, il ne pouvait pas évoluer vers un État moderne républicain digne de ce nom.

Pourquoi un tel partage du pouvoir entre communautés confessionnelles? La France avait-elle appliqué la bonne vieille recette coloniale, diviser pour mieux régner?

Ce partage était théoriquement conçu pour permettre aux ressortissants de ce nouveau pays, détaché de la Syrie, de cohabiter sans qu’une communauté empiète sur les droits de l’autre ou l’écrase. La contrepartie de cette cohabitation était la paralysie du pouvoir et l’impossibilité de créer un pacte social où le bien commun transcende les prétendus privilèges de la communauté.

Et l’indépendance n’a pas permis de dépasser ces clivages?

Non, car le « Pacte national » conclu par les combattants pour l’indépendance du Liban en 1943 était inspiré des mêmes critères définis par le Mandat français. Cette entente non écrite et non intégrée dans la Constitution prévoyait le partage du pouvoir entre chrétiens et musulmans et non entre citoyens égaux en droits et en devoirs. Les co-auteurs de ce pacte, le chrétien maronite Béchara el-Khoury et le musulman sunnite Riad el-Solh, avaient trouvé ce compromis. Il était censé être provisoire, mais il sert depuis 1947 à gouverner le pays.
Le « Pacte national » stipulait que le Liban serait la patrie de tous les Libanais, que les chrétiens acceptaient la fin du Mandat français ; en contrepartie, les nationalistes arabes libanais renonçaient à leur vision panarabe et au retour du Liban dans le giron syrien. Un autre principe qui régit ce pacte, le plus problématique, c’est la répartition des postes de commandement et de responsabilité au sommet de l’État et au sein de l’administration : un Président maronite, un Premier ministre sunnite, un président du parlement chiite, etc. …(…)…

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