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Je vous écrivais de Palmyre !


Je vous écrivais de Palmyre !

Simone Lafleuriel Zakri

C’était il y a quatre ans à peine quand Damas, où nous nous étions installés en plein mois d’août et en plein été, nous avait accablés de chaleur et de pollution !
C’était encore quand, à Alep, nous avions épuisé tous les charmes des piscines – il s’en ouvrait de nouvelles et de plus en plus agréables à chaque saison –et quand, dégoulinants de sueur et un peu inquiets, nous ne pouvions plus de surveiller, dans de vieux thermomètres increvables, l’irrésistible ascension du mercure! Il y avait alors toujours quelqu’une ou quelqu’un qui déclarait : « Et si on partait à Palmyre ?»
Bonne idée!! La chaleur, en ces mois d’été de nos vacances en Syrie, filtrait régulièrement avec les quarante degrés à l’ombre. Au moins, dans la ville antique, la capitale luxueuse du royaume de la reine Zénobie, nous n’aurions même pas l’idée de nous enquérir du temps qu’il fait en général à cette époque, au cœur de la steppe. Et puis, pour Palmyre, il y avait toujours des volontaires! D’ailleurs beaucoup avaient déjà l’expérience d’une telle expédition au plus profond du pays et nous en avions gardé un excellent souvenir.
Le petit groupe d’inconditionnels de la Syrie en toutes saisons que nous formions avait l’habitude de cette fréquentation ordinaire des plus prestigieux sites de Syrie comme des plus inconnus ou des plus modestes!!
Régulièrement nous nous offrions la sage et pacifique jouissance d’organiser nos pique-niques dans ces grands sites syriens les mieux fréquentés par les touristes, et par une élite mondiale d’archéologues très distingués. Mais, pour nous, l’idée était, plus simplement de faire, de bon matin ou au crépuscule, une longue marche à pied tout en devisant tranquillement, au long de la plus prestigieuse des colonnades d’Apamée ou de Palmyre, quand la lumière donne à ces sites syriens une beauté à couper le souffle aux plus blasés des visiteurs.
Nous pensions souvent encore à aller étendre une nappe sur le sol d’une de ces pinèdes ombreuses, odorantes et toujours balayées par une légère brise très délassante, à la cime ou au cœur des différentes régions du massif calcaire. Al Bara par exemple, et en pleine chaleur, nous savions trouver, dans les vergers touffus de cet immense site byzantin, des coins propices à une halte reposante dans la vaste oliveraie et sous ces arbres fruitiers dont les nombreux cerisiers, encore bien cultivés, sont juste au pied d’un de ces solides vestiges byzantins essaimés dans le vaste site.
Tout en étalant un assortiment de pizzas au thym, beignets aux épinards ou au fromage, tranches de mortadelle «!Halabi!» à la viande bien tassée etfarcie de pignons et de pistaches, de quelques dizaines de kebbés «daraouiches»,. flanqués d’une corbeille bien fournie en fruits de saison et de thermos de thé ou de café à la cardamome, nous saurions y observer, narquois, le défilé pressé de visiteurs en groupes de plus en plus nombreux. Tous étaient bien décidés à faire, dans leurs bus, et en quinze jours à peine, les sites les plus célèbres de Syrie, du Liban et de Jordanie réunis.
Suivraient alors, pour certains, une sieste sous les pins d’Alep, sur l’herbe roussie de l’esplanade, avec vue sur la basilique de Saint Siméon par exemple, ou de longs instants d’un repos bien gagné sur les marches d’un escalier très raide ouvrant la marche vers le haut donjon du Crac des Chevaliers et encore une pause café à la cardamome à la « cafette ! »posée à la pointe haute et ventée de l’enceinte de la forteresse de Salah ed Din ! Mieux, nous irions à la cueillette, pour le dessert, d’une corbeille de figues couleur rubis, tout juste éclatées et que l’on cueille à ces arbres modestes qui ont su appuyer leurs branches cassantes sur quelque pan de mur de l’une de ces antiques et vastes demeures byzantines. Il ne leur manque que le toit pour donner l’envie de s’y installer à l’ombre, pour un plus long séjour!

Depuis de millénaires, une étape et une halte obligée.
Mais entre Mésopotamie et Méditerranée, le choix, à l’un de ces étés syriens, avait été vite fait. Pour ce long week-end, nous partirions pour Palmyre ! D’Alep la route était un peu plus compliquée que du garage d’Harasta à Damas…Il nous fallait d’abord prendre place dans l’un de ces grands bus Pullman reliant sans cesse, et de jour comme de nuit, Alep à Homs.
A Homs, il y aurait bien un autre bus reliant dans l’instant Deir-ez-Zor avec l’arrêt obligé sur la place du petit musée de Palmyre. Bien sûr Palmyre, dans son oasis mythique, est l’étape obligée et depuis des millénaires de tout voyageur qui arrive à mi-chemin des rives de la Méditerranée, à l’ouest. Vers l’est, elle regarde vers les rives de l’Euphrate par delà et au plus profond de la steppe, et jusqu’ l’Irak et l’ Iran.
Palmyre, entre Mésopotamie et Méditerranée, entre Perse et Egypte ou Grèce, et Occident tous pas si lointains finalement, et entre monde parthe et monde romain qui, depuis si longtemps déjà, s’observent et s’opposent.
Palmyre, au cœur de son désert et à mi-chemin et au cœur de tous les mondes riches d’alors, et encore plus d’aujourd’hui, et mieux à l’époque des temps des kan ya ma kan.
Il était une fois…Tadmor.

Les voyageurs : marchands, diplomates, guerriers aventuriers de tout poil et les autres et nous bien sûr, tous arrivant en ce lieu fatigués, harassés, assoiffés surtout, savaient trouver à Palmyre et tout autour de la luxuriante oasis, des sources où s’abreuver et faire reposer les innombrables montures qui les avaient amenés là.
Tadmor, son nom est déjà enregistré en écriture cunéiforme à l’époque d’ Hammourabi, un Babylonien bien connu pour son code juridique. Mais il est aussi consigné dans les annales d’un roi assyrien:Tiglatpilser 1e. Enfin, au deuxième siècle de notre ère, Tadmor est également mentionnée par Appien, un historien grec qui rapporte les péripéties d’une bataille d’Antoine. A Palmyre, il y avait aussi la source Efqa qui offrit à l’oasis l’eau au goût et à la forte odeur de soufre. Elle fait pousser ces palmiers généreux qui savent très bien s’accommoder de cette particularité. Il y avait… oui, car, hélas, la source allait ces dernières années en se mourant, épuisée de porter les gazouillis de son eau, et depuis tant de temps, dans les jardins proches et autrefois dans ces bains ou bassins qui accueillaient comme toujours et aujourd’huiles envahisseurs étrangers !
En des temps plus lointains, ces étrangers pilleurs avaient été, et déjà pour le malheur des Palmyréniens, des Romains.
Appien explique par exemple que, comme tant d’autres envahisseurs de l’actuelle et malheureuse Syrie, Antoine, en y envoyant sa cavalerie, avait l’intention de piller Palmyre et de s’emparer de ses richesses.
Ce pillage n’eut pas lieu car, prévenus, les habitants mirent leurs richesses hors de portée et s’armèrent. Ils eurent moins de chance avec un autre romain pilleur. Le célèbre Aurélien livra la ville à ses soldats. Il s’en vanta et aussi de n’avoir fait grâce ni aux mères ni à personne.
« Nous avons tué enfants et vieillards, massacré les habitants des campagnes »

En route donc pour l’oasis
Arrivé à Homs, le groupe doit se séparer. Certains prendront le prochain bus pour Deir-ez-Zor. Tous les autobus font halte sur la place du village de Palmyre. Nous, nous partirons en taxi. Premiers arrivés, nous nous occuperons de trouver des chambres. Mais pas d’inquiétude à avoir. En plein été, les touristes ne sont pas trop nombreux.
A partir de Homs la route va s’étirer droit vers l’est, et plate, entre des plantations d’abord de vergers touffus puis de plus en plus clairsemés. Ces vergers alignent en rangs parfaits des arbres fruitiers divers puis, de plus en plus, des jeunes oliviers. C’est un spectacle nouveau pour ceux d’entre nous qui n’ont pas fait la route les années précédentes.
Les agriculteurs syriens n’en finissent pas d’étendre leurs oliveraies ou ces vergers là où même l’eau semble absente. De Homs à Palmyre, on se demande bien d’où il peut sourdre ce précieux liquide, sans doute de puits profonds plongeant dans la nappe phréatique.
Et puis, insensiblement, le paysage change. Des collines chauves se rapprochent du ruban d’asphalte. Elles sont d’abord rocailleuses puis sableuses par endroits mais rien à voir avec les hautes dunes qu’on pourrait imaginer ! Quelques tentes noires encore tissées de poil de chèvre ponctuent le paysage. Très souvent nous sommes allés rendre visite à leurs habitants. Cette fois, ce sera pour le retour!!
Halte ! La seule du trajet, près d’un carrefour. Sur la droite, un panneau indique qu’au loin, mais pas si loin quand même, il y a, à moins de mille kilomètres, l’Irak, Mossoul ! Puis… bien plus au sud…Bagdad. Sur ce même côté droit de la route, un peu à l’écart , une petite maison de bédouins, simple cube de béton très modeste, accueille les automobilistes assoiffés …. au son de la musique de Bagdad café.
Une touriste en route pour le site a laissé, là, la cassette . Et puis, après une ultime courbe et un bouquet d’arbustes, nous découvrons les premières colonnes et les premiers vestiges du site que nous allons longer puis traverser. Sur notre droite émergent par-dessus les murs de terre séchée de l’oasis, les bouquets des grands palmiers.

Etape au Zénobie

A chacun de nos séjours, c’est le même bonheur de retrouver Tadmor et ce site unique, si grand, si calme, si désert aussi surtout en été.
A peine quelques voitures de touristes, quelques jeunes galopant sur leurs petits chevaux et quelques silhouettes là-bas, si petites qui marchent en direction de la haute colline coiffée du château de Fakr-ed-Din Maan!: Qala’at Ibn Maan : L’émir à la Croix.
Le taxi nous dépose sur la place et, aussitôt, c’est au Zénobie que nous allons nous enquérir de chambres pour la nuit. Nous l’avions prévu, en été, nous pourrions certainement dormir à l’intérieur du site et comme tous les illustres visiteurs qui descendirent dans le premier établissement du genre. Il était alors géré par cette énergique comtesse née à Bayonne : Marga d’Andurain.
Marga : toute une autre histoire! Elle s’y était installée au début du 20e siècle. Elle recevait par exemple, dans son hôtel, tous les officiers français au temps du mandat. Puis elle les honorait de la plus agréable façon surtout ceux qu’elle choisissait en observant leurs arrivées toutes embaumées du parfum de sable chaud du désert syrien et de l’odeur fauve des méharis. Les officiers d’alors se déplaçaient à dromadaire pour aller régler les querelles entre tribus syriennes. Les plus grandes et chamelières étaient et sont toujours les Rouala, les Chammar, les Anazé les Sba’a, les Turki, d’une part. Les Sleybs, les Haddidiyin, Cherarat, les Ateubé et tant d’autres : moutonniers, eux !
Tous méharistes, les officiers suivaient aussi les allers et venues de leurs amis-ennemis, mandataires comme eux mais Anglais ! Mais ces officiers aimaient la steppe. Ils l’ont écrit, dans les années 1920 1940, et dans les nombreux récits de leur fréquentation de « leur désert ! ».
Ils s’attardaient dans les ruines de Palmyre qu’ils visitaient en compagnie comme ils le racontent, de Robert Montagne : l’ethnographe, géographe, sociologue qui quitta la Syrie en 1938, de Seyrig déjà célèbre archéologue alors directeur des Antiquités et, plus tard, directeur en place de Montagne de l’Institut français de Damas ; de Jean Cantineau, le linguiste et de Rober Amy, l’architecte. Ce dernier, et il était désormais le seul à le faire, avait installé sa maison à l’intérieur du grand temple de Bêl. Déjà le Service des Antiquités Syriennes avait dégagé le temple de Baal et repoussé les Palmyréniens vers ce qui était un village en bordure du site et de l’oasis. L’hôtel reçut, au fil des temps, des rois et des reines, des présidents anciens ou plus récents, bien sûr des missions d’archéologues très distingués et des aventuriers moins recommandables. Mais nous ne retiendrons de ces visites mémorables que celle d’Agatha Christie.
Elle se présenta à l’hôtel et débarquée de sa grosse automobile qui servait à Mallowan, son archéologue de mari, à elle-même, à leur cuisinier et à leur chauffeur à parcourir la steppe syrienne. Elle occupa une chambre au Zénobie qui avait des habituels relents de soufre. Elle raconte :
« l’hôtel est agréable, arrangé avec un goût certain et a beaucoup de charme Mais l’odeur de l’eau stagnante y est vraiment forte…»
« Oui, mais elle est très saine m’assura Max »
: Max Mallowan son archéologue anglais de mari qu’elle avait, des années auparavant, rencontré à Ur en Irak.
De Tadmor elle écrit ::
« That I think, is the charm of Palmyra.. »
Elle décrit son éblouissement ainsi :
« Sa beauté d’une fragile couleur crémeuse s’élevait, irréelle, au milieu de cette étendue de sable chaud. C’est admirable, prodigieux, incroyable et avec toute la théâtralité d’un invraisemblable rêve…des enceintes, des ruines, des colonnes brisées… !».
Mais elle eut la surprise de constater, au retour de sa visite des ruines, de découvrir que le chauffeur avait loué son véhicule inoccupé à d’autres touristes. Des Français dont une jeune femme qui, alors qu’Agatha lui explique qu’ils sont en mission archéologique, dans la steppe syrienne, s’exclame alors ravie :
« Madame, alors vous faites le camping »
Le Zénobie donc, nous accueille et nous verra comme souvent, installés au petit matin, et pour un copieux petit déjeuner, sur la terrasse ombragée d’oliviers vénérables et de palmiers lourds de leurs régimes de dattes. ! A deux pas et faisant face à nos tables, s’élève le temple du dieu solaire Baalshamin. Nous vénérons ce dieu car, comme Baal, il est le seigneur du ciel, des orages de la pluie fertilisante et autres tempêtes. C’est le dieu miséricordieux dont on invoque aussi la protection. Il trône toujours flanqué de ses deux parèdres : Malhakel le solaire et Aglibol le lunaire!
Plantée au milieu des vestiges de ce temple important, bâti sur les ruines d’un temple païen, la cella est colonisée par les arbres. Au matin, elle est toute bruissante du pépiement des oiseaux qui l’ont colonisée au crépuscule.
Tout, ici, n’est qu’harmonie!
Une chamelle blanche, baraquée au pied des escaliers du temple, se repose en mâchouillant de brins d’herbe sèche. Placide et bavant, elle attend l’arrivée des premiers touristes!
Tadmor! au petit matin.
A Palmyre, il faut impérativement être debout aux premières lueurs de l’aube pour la lumière et les photos, mais c’est, pour nous aussi, le meilleur moment en été pour déambuler longuement dans les ruines, faire le décompte de tous les styles de chapiteaux, se pencher sur les vestiges de tombeaux bousculés et y découvrir par exemple ces couples enlacés sculptés dans la pierre désormais renversée et comme enracinée dans le sol. Une petite chouette noctambule, toute ébouriffée et déjà ensommeillée au lever du jour, nous observe depuis un haut recoin de colonnade. Sur les marches du Temple aux Enseignes de la Légion, dans le camp de Dioclétien, une longue colonne renversée a glissé tout le long de l’escalier. Sa course s’est arrêtée à quelques degrés du sol. A dos de chameau, nos jeunes, plus tard réveillés, nous rejoignent à l’extrémité nord-ouest du site. Nous revenons par le temple d’Allath! la déesse des tribus préislamiques qui protège les caravanes est sculptée dans un bas relief. C’est une divinité guerrière. Elle est souvent assimilée à Némésis sans que ce soit vraiment sûr ! Elle est peut-être, l’Athéna des Grecs qui est encore la Vénus plus tardivement nommée. Un buste d’Athéna exécuté dans le style du célèbre sculpteur grec : Phidias fut retrouvé à cet endroit du site sans que l’on sache quel chemin! le conduisit en ce lieu. Nous longeons, plus loin, le Sénat, le théâtre où nous nous amusons à nous produire sur scène, histoire d’en vérifier le son parfait qu’il porte jusqu’aux derniers gradins ; les bains de Dioclétien, ou le temple de Nébo (Nabu le scribe fils du dieu babylonien Bêl-Marduk.
A l’arc monumental qui, au sud, sert de grande entrée dans le site, le trajet de la longue colonnade dont nous avons suivi, pour notre retour, l’avenue dallée fléchit son cours vers la droite. La route moderne coupe le chemin et, de l’autre côté, à quelques mètres en retrait, s’élève le formidable sanctuaire de Bêl.
le temple de Bêl.

La divinité cosmique suprême : Bêl ou Bôl dieu miséricordieux et compatissant, maître du ciel étoilé, des éléments et protecteur des cultivateurs, tient le foudre : symbole de la foudre qui va, du ciel, fertiliser la terre nourricière. Il règne, lui aussi toujours flanqué de ses divinités , ses parèdres : le solaire Yiarhibôl et le lunaire Aglibôl. Cette illustre Triade siège, et avec Baalshamin, au sommet du panthéon palmyrénien qui voit se bousculer des dizaines de divinités dont certaines phéniciennes… La belle et importante Astarté, sans aucun doute Ishtar ou Ashtor est parmi les plus présentes aux côtés de cette triade, dans le temple de Bêl.
D’autres, elles Arabes , sont Shams le soleil, l’incontournable Allath, Al Uzza ( l’hiver, et
« al Zouhra »
en arabe), ; Manat, Rahim et d’autres qui étaient déjà adorés par circumambulation, autour de la pierre noire de la Ka’aba…
Elevé comme presque toujours, sur d’anciens sanctuaires païens, et dans les premières années de la présence romaine dans le désert syrien aux portes de l’empire rival perse, le grand sanctuaire domine l’oasis.
Nous avons l’habitude de parcourir la vaste enceinte et de s’y attarder, tant son architecture et sa conception s’y révèlent riches de détails insoupçonnés et d’origines très variées. D’une cabine de téléphone incongrue dans ce lieu antique, nous avons pu, un jour, appeler la France.
Balade dans la palmeraie : les dattes de Tadmor.

Derrière le temple s’étend la palmeraie. Il commence à faire très chaud. Il est temps de se réfugier sous ses arbres. Nous passons régulièrement de longs moments dans l’oasis. Les enfants s’écorchent au tronc des palmiers qu’ils tentent d’escalader. Du haut des montures : chamelles blanches louées pour l’occasion, nous plongeons nos regards dans les parcelles fermées par des murs de terre. Nous suivons le cours des rigoles d’irrigation. Elles nous accompagnent dans le cheminement des sentiers qui serpentent sans aucun plan semble-t-il. Le sens du courant guide les pas des visiteurs. Il va vers le nord-ouest et vers le village, et vers le sud-ouest pour rejoindre l’hôtel Cham et sa piscine d’eau sulfureuse où, plus tard, nous plongerons avec délice.
Les rigoles rejoignent l’intérieur des petits jardins. En temps réglementés, elles baignent la terre, les carrés de légumes ou de luzerne, et les pieds de grands palmiers des oliviers, des grenadiers, des ceps de vigne aussi.
Transparente et si fraîche, l’eau à odeur de soufre s’engouffre quand le propriétaire de la parcelle a le droit de lever l’obstacle de terre ou la planche de bois qui lui barre le passage Irrigation très contrôlée nous explique le jardinier qui nous invite à boire un thé ou à faire un plongeon dans la citerne qui lui sert aussi de piscine. L’eau y est très bleue quand la terre en son attente devient, elle, grise et poudreuse. Les palmiers de Tadmor aiment cette eau sulfureuse. Ils donnent des grappes de dattes luisantes, grasses et noires. On en fait un miel épais qui soigne, dit le marchand du village, toutes les maladies sans exception.
Les sources d’eau sulfureuse sont nombreuses dans la steppe. Nous avions à un voyage précédent, rejoint à quarante kilomètres de là, et en direction de la frontière irakienne, une de ces piscines d’eau soufrée qui sort à 35 degrés, avec force, et en plein désert. Un bouquet de grands eucalyptus, une vigne et quelques grenadiers ombragent la maison très isolée de l’heureux propriétaire. Il loue pour quelques heures le bassin clos comme une citerne enterrée.

Au soir au coucher du soleil

Avant le coucher du soleil, il nous faut escalader la colline qui conduit au Château des Ma’an, dont l’origine est Libanaise. Nous pourrions louer un véhicule ou nous entasser dans un Suzuki. Non, nous irons à pied. Là-haut, installés bien en rang sur la crête, tournant le dos aux ruines du fort déjà visité, les touristes guettent la plongée du soleil derrière les montagnes au loin, vers l’orient. Cham, le disque solaire rougeoyant glisse doucement dans le bleu de plus en plus sombre du ciel !
De l’autre côté, vers l’ouest, Palmyre s’enfièvre, roussie des derniers rayons qui s’adoucissent. Tout le site s’étire bien visible encore de part et d’autre de la longue colonnade, et jusqu’au grand sanctuaire et, au delà, à la verte oasis. La petite ville allume lampes et réverbères. A l’est, là où le soleil va se perdre, c’est un moutonnement de collines chauves, d’abord rousses puis aux contours plus indistincts et plus sombres qui se détachent en une draperie dans tous les tons de bleu, de turquoise, de violet ou de mauve. Un liseré dessine les crêtes d’un trait de rouge et d’or.
Les tours funéraires au nord sombrent déjà dans la nuit. Le spectacle est grandiose, d’une beauté indicible ; le soleil poursuit sa route. Il va passer derrière l’écran des collines. La lumière s’adoucit, le paysage s’assombrit : le spectacle va finir…
Ah, il est terminé! !
Les spectateurs, debout, émus applaudissent. ; Sur la plus haute tour du château, les touristes fêtent l’événement au champagne ! Il est temps de redescendre dans le site, toujours à pied et droit vers la colonnade éclairée et vers la lumière des terrasses de l’Hôtel Zénobia où nous sommes attendus pour le dîner.
Le retour dans la nuit trop vite tombée nous est habituel. L’air est très doux, très pur et frais. Un troupeau de chèvres rentre au bercail.
Le petit berger a l’habitude de croiser ces touristes étrangers. Des chiens errants, perchés sur une colonne, se découpent en ombre chinoise sur le ciel qui s’étoile. Au restaurant, nous nous attablons devant le « mensaf » traditionnel puis, après un tour dans la rue principale de Tadmor, nous allons boire un thé sous une tente à touristes. Il y a là un groupe d’Italiens blagueurs qui avouent qu’eux sont déjà venus à Palmyre autrefois dans les bagages d’Antoine, d’Hadrien, de Caracalla! : tous césars romains et des pilleurs impitoyables.
En riant, ces jeunes Italiens descendants lointains d’Aurélien et des soldats de Dioclétien assurent qu’eux, ne sont en Syrie que pour la beauté des sites Ils ont un peu oublié qu’un empereur de leur histoire – un pilleur de plus – s’empara de tout l’or du trésor de Zénobie et de tous les biens de ses sujets, puis rasa la ville et fit détruire les temples.
Aurélien, vainqueur dans une troisième attaque, ramena la reine enchaînée à Rome, pour en faire le « clou de son triomphe ».
Ses soldats égorgèrent les prêtres, incendièrent la palmeraie…Mais, pris de peur, le César ordonna de consacrer une partie du butin à faire reconstruire le temple du soleil. Palmyre la polyglotte où l’on parlait l’araméen mais encore l’arabe et le grec et tous les dialectes des tribus du désert, et de l’Arabie à la Perse ; Tadmor qui grâce aux savoirs et savoir-faire de ses chefs caravaniers, ordonnateurs et organisateurs des transports au simple et long court, recevait toutes les richesses du monde : des ballots de soieries aux caisses de parfums et d’épices, de pierres précieuses : jade, lapis-lazuli, ou d’ivoires et de métaux, ces derniers venus d’Anatolie ; Tadmor, la maquerelle qui fournissait les marchés d’Orient et d’Occident, en esclaves et filles de joie ramenés de tous les horizons ; Palmyre la très cultivée et friande de philosophie, de musique et de théâtre ; Palmyre la grande commerçante, experte et industrieuse et si savante, ne se releva pas du massacre. Elle revit pourtant et vivota encore des siècles…

Dans la vallée des tombeaux!!

Le moment le plus émouvant de notre séjour est toujours cette longue marche que nous faisons dans la vallée des tombeaux, au crépuscule, et avant que la nuit ne vienne noyer les tours. Je me souviens de quelques extraits d’une description ancienne du temps de notre mandat français. :
« 19 heures, il fait encore clair. Pourquoi n’y a-t-il plus d’ombre Les montagnes, tout à l’heure sévères, se sont parées de douceur, de rose et de bénédiction. L’air est sans humidité ni épaisseur. Brusquement le jour chancelle, pris de syncope. Nous montons sur nos chamelles agenouillées. Elles jettent des grands cris et se dressent en s’appuyant avec raideur sur une patte de devant comme sur une canne. Je pars vers ce désert que j’ignore…Nous longeons une colonnade antique. Mes camarades m’y ont mené voir ce matin une inscription dédiée aux noms du Sénat et du peuple, par les quatre tribus, à Ogélos, fils de Makkaios, fils de Séviras, qui, par ses commandements multiples contre les nomades assura la sécurité des caravanes !»
la piste franchit l’enceinte de Dioclétien, tout au moins ses ruines. Des tours-tombeaux la jalonnent. Elles participaient aussi à la défense. Un chroniqueur byzantin rapporte qu’au cours d’un siège, l’une d’elles s’ouvrit ! sous les coups du bélier ennemi. Mais les assaillants reculèrent : un dieu couvert d’or leur faisait face. Ce devait être la statue d’un riche marchand! »…
Au pays de Qédar :
Quand je pars pour Palmyre, j’ai toujours dans mon sac, ces « Cahiers de Qédar, méhariste syrien » publié chez Plon, dont l’auteur est Bernard Vernier : un militaire qui parcourut le désert de 1928 à 1931.
Et je lisais au soir, à l’hôtel, le récit de ses courses au Pays de Qédar.
Nous suivions comme ce méhariste la piste sinueuse qui va d’hypogées en tombeaux- tours! dans ce qui est une longue nécropole. Différents, ces tombeaux sont tous collectifs ! Le gardien en motocyclette nous escorte de loin. Un touriste solitaire s’éloigne sur son dromadaire. Zénobie, excellente cavalière, avait peut-être pris ce chemin pour fuir les Romains et aller avertir les Perses de leur avancée.
Bientôt dans cette vallée où la mort a établi son paisible royaume, il n’y a plus que nous. Partout des deux côtés, en groupes ou solitaires, s’élèvent ces tours étranges. Certaines sont presque intactes, d’autres sont ouvertes ou effondrées au sol, ruinées… Certaines élèvent vers le ciel, le squelette de leur architecture au décor raffiné. Elles révèlent à nous yeux impressionnés, leurs loculi : ces niches superposées souvent béantes, éventrées, et où auraient dû reposer, en paix et pour l’éternité, les nobles trépassés de Palmyre !
L’atmosphère est très calme, très sereine. La ville des défunts, dans la nuit, respire, silencieuse bien sûr mais aussi très étrange, et bien sûr toujours mystérieuse.
Le peuple de Palmyre qui aimait tant les fêtes, les écrits, la poésie, les paroles étrangères et les rires semble encore présent partout silencieux certes et retenant son souffle, mais dans son sanctuaire, dans ses collines enveloppées d’ombre, dans son ciel pur encore, et tellement étoilé, dans sa ville terrassée mais vivante et qui continue à lui faire face, juste de l’autre côté de la piste. Ces riches marchands, ses grands conducteurs de caravanes, ces femmes richement parées nous observent – c’est sûr! – de leurs yeux grand ouverts! que les sculpteurs de Tadmor ont gravés dans le marbre afin qu’ils puissent continuer à témoigner :
témoigner de ce qu’était leur somptueuse ville mais aussi ce que, de pillages en exactions continues, et de pillages actuels, des mercenaires et des étrangers sans pitié y avaient laissé de ruines.
Nos enfants, nullement intimidés eux, courent de l’un à l’autre des tombeaux.
Il fait noir et ils voudraient les lampes, que nous avons oubliées à l’ hôtel, pour se faufiler au creux des tombes creusées dans le sol. La nuit maintenant est tout à fait tombée…La lune monte très blanche et éclatante. Elle éclaire assez le site pour que nous coupions à travers les vestiges et que nous remontions le temps. Sur sa colline, le château de Fakreddin s’est éclairé. La ville, en bordure de ses palmiers, a allumé une fois encore ses réverbères. Une fois encore nous franchissons, en remontant le temps, la muraille de Dioclétien. Nous suivons la grande colonnade, le Sénat, l’agora, les bains. La façade illuminée elle-aussi du temple de Bêl, nous guide.
Demain, nous irons faire une longue promenade vers Soukné et son marché bédouin et les pistes du désert. Et nous reviendrons à Alep par le chemin de la steppe :le chemin des écoliers !
Avant de quitter la Syrie toute à sa préparation d’une année prometteuse en termes d’économie et de développement, cette année là, la dernière de mon week-end à Palmyre, j’avais trouvé cette information dans un journal local.
Je l’avais conservée. Elle disait prévoyante : « 2010 : les autorités syriennes ont lancé une politique de développement du tourisme. La capacité hôtelière du pays devrait passer à plus de 170 000 lits avant 2020. Les entrées touristiques sont en progression et environ 10 000 emplois seraient créés chaque année… SZ».

S.Lafleuriel-Zakri

20 janvier 2013.

Note sur Qédar le méhariste syrien :
De son petit-fils qui retourna sur les pas de son grand-père à Palmyre et auprès des membres de la tribu dont il s’était fait l’ami, nous apprendrons récemment de Bernard Vernier que :
“…Cet homme a surtout été un spécialiste du Moyen-Orient, sympathisant de la pensée panarabe, arabophile et arabophone. Prenant fermement position contre les guerres coloniales en Indochine et en Algérie au détriment de son avancement militaire, il a pourtant fait partie de fait des colonisateurs durant l’entre-deux-guerres. Il a en effet été Djamalié, méhariste au sein de la compagnie de Palmyre, c’est-à-dire un militaire qui utilisait le méhari, un dromadaire domestique, comme monture et dont la mission, donnée par l’Etat syrien sous le Mandat français, était de servir d’arbitre entre les différentes tribus de guerriers-pasteurs bédouins qui se livraient fréquemment la guerre, et d’empêcher les razzias dans les campements et les villages oasiens.
De 1928 à 1931, il a ainsi partagé le quotidien des Bédouins du désert central syrien de la Palmyrène. Plus tard, l’officier Vernier deviendra gaulliste, anticolonialiste, pro-arabe, puis sympathisant communiste. Cette expérience de trois ans, passée dans cette vaste étendue désertique aux côtés de chameliers nomades, délaissant le confort de sa culture familière et s’initiant au mode de vie et aux règles de cet « autre » dont il avait tout à apprendre, représente pour moi une expérience humaine singulière et inspirante ».
Mise à jour le Jeudi, 06 Février 2014 12:41

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