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LA PAIX EN SYRIE EST UNE AFFAIRE INTERNE: Le sacerdoce de Brahimi


Lakhdar Brahimi est un diplomate et politicien algérien

Par Pr Chems Eddine CHITOUR

 

«Pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé.» Nelson Mandela

Une dépêche de Reuter nous apprend que le diplomate algérien Lakhdar Brahimi a succédé à Kofi Annan au poste de médiateur international pour la Syrie. Lakhdar Brahimi portera le titre de représentant spécial conjoint pour la Syrie. «Le secrétaire général (Ban Ki-moon) apprécie la volonté de M.Brahimi d’apporter son talent et son expérience extraordinaires à cette mission cruciale et s’attend à un soutien fort, net et uni de la communauté internationale, notamment du Conseil de sécurité.» On remarquera au passage que les attributions de Lakhdar Brahimi sont restreintes et que la Ligue arabe ne se sent pas partie prenante comme dans le cas de Kofi Annan. La preuve? Téhéran a nnoncé avoir accepté une proposition du président égyptien Mohamed Morsi pour la création d’un groupe de contact sur la Syrie avec l’Egypte, l’Iran, mais aussi l’Arabie Saoudite et la Turquie, deux pays qui soutiennent les insurgés.

Qui est Lakhdar Brahimi?
Lakhdar Brahimi est un diplomate et politicien algérien. Il fut également représentant de la Ligue arabe et de l’Organisation des Nations unies. Ministre des Affaires étrangères de 1991 à 1992, il contribua à l’accord de Taef avec l’arrêt de la guerre civile au Liban. Ce traité inter-libanais, signé le 22 octobre 1989, a mis fin à la guerre civile libanaise qui a duré de 1975 à 1990.
Travaillant pour l’ONU en Haïti et en Afrique du Sud, Lakhdar Brahimi fut nommé représentant spécial pour l’Afghanistan et l’Irak en 2001. Lakhdar Brahimi a reçu, le 5 novembre 2010, le Prix spécial du Jury de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits.
Jean Daniel nous en parle: «(…) Parce que Lakhdar est mon ami, je suis aussi heureux de l’honneur qui lui est fait que j’ai conscience des risques immenses qu’il prend dans une entreprise où personne n’a réussi jusqu’ici. Notre amitié date depuis plus de 40 ans et nous n’avons cessé de nous rendre l’un à l’autre de très précieux témoignages de fidélité. Comment Lakhdar va-t-il réagir? Il a de bons souvenirs des succès de la diplomatie algérienne, surtout quand un conflit a opposé les Iraniens aux Américains du temps de Jimmy Carter. La paix conclue à Alger a été l’un des sujets de fierté de jeunes diplomates qui sont allés jusqu’à penser qu’ils auraient pu éviter la guerre du Golfe! Lakhdar Brahimi n’a pas cette vanité. Dans l’affaire de la Syrie, il sait qu’il va lui falloir convaincre et les Iraniens et les Russes».(1)
En fait, nous pensons qu’il faut surtout convaincre les Occidentaux de laisser tranquilles les Syriens s’autodéterminer, loin de toutes ingérences et en toute démocratie. Le temps de Bachar El Assad est révolu, mais il est de la plus haute importance que la Syrie ne devienne pas une zone grise.

Que reste-t-il de la Syrie?
Justement, depuis 17 mois la situation s’est considérablement détériorée. Des milliers de morts, des dizaines de milliers de blessés, des milliers de réfugiés qui quittent le pays. Des milliards de dollars de dégâts et par-dessus tout un traumatisme à la fois corporel et psychologique qui fait que des plaies béantes de tensions interconfessionnelles sont en train de structurer – il faut l’espérer pour un certain temps – le système ethnique et confessionnel syrien. L’histoire bégaie. Elle nous rappelle celle qui a eu lieu il y a près de cent cinquante ans du fait des ingérences du couple infernal anglo-français qui, – pour protéger les minorités chrétiennes- ont ourdi des complots dans lequel l’Empire ottoman décadent «l’homme malade de l’Europe» – est tombé. Pour avoir attisé les rivalités ethniques et surtout islamo-chrétienne, il y eut des centaines de morts à Damas. Il a fallu pour cela l’intervention décisive de l’Emir Abdelkader qui, à la tête des Algériens de sa «maison» qui l’ont accompagné dans l’exil, sorte et, sabre au clair, ramène dans son domaine plusieurs milliers de Chrétiens qu’il a protégés d’une mort certaine, nourris pendant plusieurs semaines jusqu’à la fin des émeutes. Un Moutassarif chrétien -administrateur – a été imposé à l’Empire pour gérer les affaires des chrétiens. La France se devait de protéger les Maronites au nom d’une promesse faite par Saint-Louis à l’évêque Maroun vers1260. C’est dire si la fidélité à la promesse est tenace. Cette même promesse qui a vu encore, à la fin de la Première Guerre mondiale, le dépeçage avant la fin de l’hostilité, encore une fois, de l’Empire ottoman qui était dans le camp des vaincus. Résultat des courses, la Grande Syrie fut détachée de l’Empire, et morcelée pour créer artificiellement le Liban. Le Moutassarif deviendra président d’un Etat multiconfessionnel, le Premier ministre étant musulman sunnite. C’est à cette époque que le général français, Gouraud, rentrant à cheval dans la mosquée des Ommeyades où est enterré Salah Eddine El Ayyoubi, se serait écrié: «Saladin, le petit-fils de Godeffroy de Bouillon est devant toi, où sont tes troupes?» Le Général Allenby se contenta d’annoncer seulement la victoire de la croix sur le croissant. Une vingtaine d’années plus tard, la Syrie fut encore occupée et fut l’objet de dures rivalités anglo-françaises, car les politiques syriens étaient tantôt tiraillés par les Français et par les Anglais, jusqu’à l’indépendance de la Syrie.

La marge de manoeuvre du médiateur des Nations unies
Alors que la Syrie a donné son accord pour sa nomination, le diplomate algérien, Lakhdar Brahimi, demande le soutien formel du Conseil de sécurité de l’ONU. Le diplomate algérien rompu aux missions diplomatiques délicates, déclare: «Je ne sais pas encore quelle marge de manoeuvre je vais avoir. Je viens d’être nommé. Je ne suis même pas encore à New York», a-t-il confié sur l’antenne de France 24, «quand on accepte une mission comme celle-ci, ou bien on réussit ou bien on échoue […] Le diplomate algérien Lakhdar Brahimi a reçu aussi, le soutien de la Chine, des Etats-Unis et de l’Union européenne. Au lendemain de cette nomination, la Russie, alliée de Damas, a dit compter sur M.Brahimi pour s’appuyer sur le plan de paix de M.Annan et l’Accord de Genève sur les principes d’une transition politique. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a en outre appelé à un nouveau cessez-le-feu, mais cette fois «sous la responsabilité des acteurs étrangers qui ont une influence aussi bien sur le gouvernement que sur les détachements armés de l’opposition», dans un entretien à Sky News Arabia. C’est dans cette atmosphère de guerre civile qu’à Damas, le général Babacar Gaye, chef de la mission d’observation de l’ONU, dont le mandat s’achève dimanche à minuit, a accusé l’armée et les rebelles de ne pas respecter leurs obligations en matière de protection des civils, qui meurent chaque jour par dizaines dans les bombardements et les combats. Au Liban, c’est la menace d’une contagion des violences en Syrie, qui ont fait plus de 20.000 morts en 17 mois. Le diplomate connu pour son parler-vrai a déjà énoncé ses convictions: «Ils me demandent de faire ce travail. S’ils ne me soutiennent pas, il n’y aura pas de travail», assure le nouveau médiateur international pour la Syrie. «Quand je me rendrai à New York, je demanderai une quantité de choses: comment nous organisons-nous, avec qui allons-nous discuter, (…) de quel soutien bénéficierai-je et de quel type de soutien aurai-je besoin pour m’atteler à la tâche et faire ce travail», a-t-il déclaré à Reuters. «Je ne pouvais pas refuser d’apporter mon aide, aussi difficile que soit la situation, alors que des centaines, des milliers, peut-être des millions de personnes souffrent.» Lakhdar Brahimi a cependant refusé de prendre position sur la nécessité d’un départ de Bachar el-Assad, contrairement à Kofi Annan qui avait déclaré que le président syrien devait «quitter le pouvoir». «Il est bien trop tôt pour que je puisse prendre position sur ce sujet. Je n’en sais pas assez sur ce qui se passe.» «Ce sont les Syriens qui feront la guerre ou la paix, personne d’autre. Et nous serons là pour tenter de les aider autant qu’ils accepteront notre aide».(2)

Pourquoi il n’y aura pas intervention militaire
Depuis une semaine, le choeur de ceux qui appellent à une intervention militaire en Syrie, ou tout au moins à une zone de protection aérienne, est devenu de plus en plus bruyant. Après Nicolas Sarkozy et François Fillon en France, c’est au tour de Bernard-Henri Lévy de se manifester pour dénoncer l’inaction française et appeler à une réponse plus musclée pour déloger Bachar el-Assad. Aux États-Unis, après le clan des néoconservateurs qui réclame depuis plusieurs mois l’armement et le soutien des rebelles, ce sont deux anciens poids lourds de l’administration Clinton, Madeleine Albright et William Perry, qui plaident pour une intervention militaire américaine – tout en excluant d’envoyer des soldats au sol. (…) l’intervention de l’Otan au Kosovo en 1999, qualifiée a posteriori «d’illégale mais légitime», est désormais brandie comme modèle visant à contourner les veto russes et chinois.
«Il est une donnée, poursuit Thomas Cantaloube, qui n’a toujours pas changé depuis le début de la guerre civile syrienne: le manque d’enthousiasme des principaux gouvernements susceptibles de mettre en place une éventuelle zone de protection aérienne. Le Qatar et l’Arabie Saoudite, en dépit de leur rôle en pointe dans la dénonciation du régime Assad, n’envisagent pas sérieusement d’envoyer leurs avions dans les cieux syriens sans mandat onusien. La Turquie, membre de l’Otan s’est, pour l’instant, contentée de déclarer qu’elle «étudiait la question d’une zone d’exclusion aérienne».
«Quant au trio États-Unis/France/Grande-Bretagne, qui s’est chargé de l’intervention en Libye, les gouvernements actuels ne semblent pas décidés à en découdre militairement cette fois-ci. (… Le Premier ministre britannique, David Cameron, tout en appelant au départ d’Assad, demeure discret sur le dossier, davantage préoccupé par les retombées de Jeux olympiques, la crise économique ou l’extradition de Julian Assange. La Maison-Blanche, enfin, en pleine campagne électorale, n’exprime aucun désir de se lancer dans une opération hasardeuse susceptible de dilapider les bons points gagnés par Obama en matière militaire (…) Ces réticences des trois gouvernements occidentaux, membres permanents du Conseil de sécurité, s’expliquent par un mélange de considérations diplomatiques, militaires, géopolitiques (la mosaïque confessionnelle syrienne, la crainte des islamistes et le rôle de l’Iran sont des variables explosives), et prosaïquement économiques (ces trois pays ne sont pas au mieux de leur santé financière et l’humeur politique du moment penche vers «la Corrèze plutôt que le Zambèze»).(3)
Cependant les va-t-en-guerre ne désarment pas. les BHL, Sarkozy et tant d’autres, dans la plus pure tradition coloniale avec en prime de nouveaux acteurs qui, en définitive, veulent un nouvel ordre au Moyen-Orient avec de nouveaux seigneurs et pourrait-on dire aussi «saigneurs».

La complexité de la Question d’Orient version XXIe siècle
En France, seul Jean-Pierre Chevènement s’est insurgé contre la volonté des BHL d’attaquer la Syrie. «La politique de la France repose sur des principes et aucune campagne d’opinion ne doit l’en faire dévier», affirme-t-il. Le «nouvel ordre» doit, défensivement, mettre à genoux pour encore un siècle toute velléité des Arabes et plus largement des musulmans de relever la tête, de participer scientifiquement à l’aventure scientifique. Il faut qu’il n’y ait qu’un seul représentant de l’Empire. Ce sera Israël. Theodore Herzl disait déjà à l’ époque, au début du XXe siècle,: «Nous bâtirons là-bas [au Moyen-Orient, ndR] un rempart de la civilisation contre la barbarie». Il ne faut pas s’étonner, alors, d’observer à titre d’exemple, les menaces d’Israël à l’endroit de l’Iran comme on peut le voir comme publicité récente sur les bus à San Francisco: «Dans toute guerre entre un civilisé et un sauvage, soutenez le civilisé. Soutenez Israël, faites échec au Djihad.»
A l’évidence, l’Occident mesure les limites de sa tentation d’empire avec des vassaux; la Syrie et surtout l’Iran ne se laisseront pas faire. La Syrie, «une lutte Iran-USA pour décider du sort du Moyen-Orient», selon un haut responsable iranien. Les Etats-Unis et l’Iran se livrent une bataille en Syrie dont le vainqueur décidera si le Moyen-Orient doit tomber dans la mouvance islamique ou sous l’influence américaine, a déclaré samedi un haut responsable iranien, selon l’agence Mehr. «Aujourd’hui, nous sommes en match final en Syrie», a déclaré Mohsen Rezaïe, ancien chef des Gardiens de la révolution, cité par Mehr. «Car si ce pays tombe aux mains des Américains, le mouvement de réveil islamique deviendra un mouvement sous influence américaine», a déclaré M. Rezaïe. Selon lui, «la Syrie, l’Irak, l’Iran et l’Afghanistan forment une ceinture d’or au Proche-Orient et les Etats-Unis veulent par tous les moyens décider pour les pays de cette ceinture d’or». De son côté, le général Hassan Firouzabadi, chef d’état-major des forces armées iraniennes, a mis en garde les Occidentaux contre un renforcement d’Al-Qaîda en Syrie. «Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et les sionistes utilisent el-Qaëda et les groupes takfiris pour mener la guerre civile en Syrie (…) mais ils doivent savoir qu’un jour, ces mêmes groupes s’en prendront à eux», a déclaré le général, selon le site Sepahnews des Gardiens de la révolution. Les chiites désignent par le terme de «takfiris» les intégristes sunnites extrémistes. (4)
Les médias occidentaux ne s’arrêtent pas de nous informer que le régime syrien s’effrite, que c’est le dernier quart d’heure. Et pourtant, malgré les défections, le régime ne tombe pas. Dernier scoop, celui de l’Armée syrienne libre (ASL), qui affirme qu’il y avait eu «une tentative de défection» du vice-président syrien Farouk el-Chareh qui s’était «soldée par un échec». Déchiré entre sa loyauté envers le régime et son attachement à sa région natale, Deraa, il a proposé, dès le début de la crise, de servir de médiateur. Sa réticence à soutenir la guerre totale contre les contestataires a poussé la Ligue arabe à le qualifier «d’homme de consensus» et à proposer en janvier 2012 qu’il dirige la période de transition en Syrie vers un Etat démocratique, à la place du chef de l’Etat.
Le sacerdoce de Brahimi ne sera pas facile. Malgré ses succès dans toutes les négociations difficiles comme la guerre du Liban, l’Afghanistan, l’Irak, cette fois-ci c’est une bataille décisive menée par l’empire pour asseoir, le croit-il, sa suprématie planétaire. Il l’a fait jusqu’à présent, mais la bataille de la Syrie est «la Mère des batailles» ou bien nous irons vers un coup d’arrêt de l’hégémonie de l’hyperpuissance – selon le mot d’Hubert Védrine – Un nouvel ordre basé sur le respect des peuples contribuera à la paix dans le monde.
1. Jean Daniel: Lakhdar Brahimi, l’homme de la dernière chance 13-08-2012
2. «Ce sont les Syriens qui feront la guerre ou la paix, personne d’autre» Reuters 19/08/2012
3.T Cantaloubehttp://forumdesdemocrates. over-blog.com/categorie-11776299.html 16 08 2012
4. http://www.lorientlejour.com/category /%C3%80+La+Une/article/774046/%22Aujourdhui%2C_nous_sommes_en_match_final_en_Syrie%22.htmlOLJ/Agences | 18/08/2012
5.Farouk el-Chareh: La caution sunnite du régime syrien AFP 18/08/2012

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