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La triple servitude de l’Europe


Marc Schneider – Argo Éditions Se désabonner

La triple servitude de l’Europe

En 1919, dans La crise de l’esprit, l’immense Paul Valéry nous posait une question prémonitoire :

« L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique, ou bien l’Europe restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire : la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps ? »

Depuis, tous nos responsables politiques (ou presque) se sont évertués à occulter la question.

Comme si l’Europe serait de toute éternité une grande puissance… malgré tous ses manquements, toutes ses faiblesses et la montée de nouveaux empires.

Or le problème, quand on cache les problèmes sous le tapis, c’est qu’ils ont tendance à grossir en silence. Jusqu’au jour où le tapis ne suffit plus à cacher la misère.

Si je vous dis ça, c’est parce que ce jour est arrivé.

L’Europe se délite sous nos yeux, s’appauvrit, et doit d’elle-même s’inféoder aux puissances sans qui elle ne pourra survivre…
La Fontaine et le gaz russe
Bien sûr, vous connaissez La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf. C’est une des fables les plus connues de La Fontaine.

Je ne vous remets pas tout le texte ici… Mais rapidement, c’est l’histoire d’une grenouille qui, apercevant un bœuf, l’envie soudain pour sa grande taille. Alors elle enfle, gonfle et s’étend… Jusqu’à en exploser.

La morale bien sûr, c’est qu’on court un grand risque à se surestimer, qu’imiter les autres est rarement une bonne idée, et qu’un peu d’humilité ne fait jamais de mal.

Bon. Mais qu’est-ce que ça vient faire dans une lettre sur la chute de l’Europe ?

C’est simple : comme le bœuf américain, la grenouille européenne a voulu donner des leçons de morale à la Russie en sanctionnant par l’embargo son assaut sur l’Ukraine.

Sauf que contrairement aux USA, le gaz russe nous est indispensable… Voici quelques réactions que j’ai trouvées pertinentes sur Twitter :

Et bien sûr, nous n’avons pas « mis la Russie à genoux » comme le souhaitait notre grand-guignolesque ministre Bruno Le Maire.

Il suffit de voir l’évolution de la paire rouble vs euro pour comprendre ce qui est en train d’arriver :

Sur les 12 derniers mois, soit bien avant les sanctions, l’euro a perdu 30% face au rouble.

Car pendant que nous nous débattons pour éviter de passer l’hiver dans le noir, les Russes gagnent gros avec leur pétrole et leur gaz. Avec l’embargo, nous avons participé à la hausse délirante des prix… et maintenant, nous payons la Russie plus cher pour moins de gaz.

Difficile de ne pas se sentir humilié…

Et ce n’est pas tout.

L’Europe, qui donne aussi des leçons de morale au monde entier en matière d’écologie – mais qui est incapable de mener une politique nucléaire courageuse – est obligé de rouvrir… ses centrales à charbon.

Ah, ça valait le coup de fermer Fessenheim au lieu de moderniser…

Tout ça est tellement grotesque qu’on dirait une farce… et maintenant, c’est Poutine qui nous tient par les… vous avez compris.

C’est là notre première servitude : si les Russes coupent complètement le robinet, on est mal.

Mais ce n’est pas tout.
Dans les bras des Américains
Maintenant que nous avons sanctionné les méchants Russes, nous resserrons nos liens avec les gentils Américains :

Bien sûr, que les USA vont nous « aider » à réduire notre dépendance au gaz russe… L’Europe a signé des contrats pour recevoir du GNL Américain jusqu’en 2030 minimum.

Remarquez bien le choix des termes : comme s’il s’agissait d’un amical coup de main, et pas d’un joli coup commercial pour exporter ses excédents de GNL à un moment où les prix crèvent le plafond.

Il ne manquerait plus qu’ils nous fassent une ristourne pour que la gratitude nous arrache quelques larmes…

Autant vous dire qu’il n’est plus question de renâcler quand on parle d’OTAN ou de se désolidariser des positions américaines.

Attendez, ce n’est pas fini : les Russes nous tiennent aujourd’hui, les Américains jusqu’en 2030. Mais comme si on aimait ça, nos dirigeants européens se sont trouvés un troisième maître, pour encore plus tard…
Et demain, les Chinois…
Vous le savez, l’UE communique beaucoup sur la transition énergétique…

Et croyez-moi bien, je suis le premier conscient que ça chauffe pour nos écosystèmes.

Le problème, c’est que les dignitaires européens veulent mettre de l’éolien partout alors que de l’aveu même de l’Agence Internationale de l’Énergie, c’est absolument dérisoire et idéologique.

Même le solaire, autre cheval de bataille européen, ne les convainc pas…

À l’inverse, l’IAE préconise le nucléaire, que l’UE refuse toujours de remettre sur sa liste des énergies pour la transition. Absurde – mais bien sûr, il y a des enjeux économiques énormes et des jeux d’influence qui expliquent ce choix.

Toujours est-il que notre nouveau mix énergétique va faire la part belle à l’éolien et au solaire, donc…

Et bonne nouvelle, du soleil et du vent, on en a.

En revanche… parce que oui, si c’était aussi simple ça ne serait pas européen…

Pour réussir la transition, on a besoin de 7 métaux de base :

Aluminium
Cobalt
Cuivre
Lithium
Nickel
Argent
Zinc

Et là pas de bol, on n’en produit aucun en Europe.

Les plus gros producteurs sont la Chine, l’Australie, le Brésil, le Congo, la Russie, le Chili, le Mexique…

Nous avons aussi un gros besoin en terres rares, produites à 71% par la Chine (les USA et l’Australie complètent le podium).

Selon une étude de l’Université de Louvain, avec notre mix énergétique cible, on aurait besoin d’importer beaucoup, beaucoup plus de matières premières que ce qu’on importe actuellement :

35x plus de lithium
26x plus de terres rares
3x plus de cobalt
2x plus de nickel

Et en plus de ces quantités astronomiques, il faudra passer par la Chine pour le raffinage du cuivre (40% du marché mondial), du lithium (70%) et des terres rares (90%).

Attendez, je n’ai pas fini : nous ne dépendrons pas de la Chine uniquement pour les livraisons et le raffinage des minerais… la technologie aussi est entre leurs mains.

70% des panneaux solaires, 50% des éoliennes et 90% des batteries au lithium sont produits en Chine, avec des capacités de production uniques au monde et bien entendu des brevets sur certains pans stratégiques de l’activité.

Et arrêtons de nous croire dans un Disney pour adultes : ni les Russes, ni les Chinois ni même les Américains ne sont nos amis.

Par contre, nous, Européens, sommes bien partis pour rester les dindons de la farce pendant quelques années encore…
Quand arrêterons-nous de nous tirer des balles dans le pied ?
Après un long feuilleton, l’UE a fini par trancher. Le nucléaire n’est pas une énergie verte (mais le gaz oui…).

Ainsi, il n’y aura pas d’incitations économiques européennes à ouvrir de nouvelles centrales. Donc il y aura peut-être moins de centrales à cause de l’UE… et nos servitudes ne diminueront pas.

Dans le même temps, 70% des Allemands sont désormais pro-nucléaire.

Vous savez, les Allemands, ce peuple capable de glorifier les déplacements en vélo tout en se chauffant au charbon parce que le nucléaire, « c’est dangereux »…

C’est quand même le signe de quelque chose : la fin des ornières et de l’hypocrisie à l’échelle du peuple. Mais pas encore à celle des dirigeants.

Il faut tenir bon et espérer que l’on se ressaisisse. Sinon, la réponse à la question de Paul Valéry dont je vous parlais plus haut sera « vite répondue », comme dirait l’autre…

En attendant, le contexte économique ne change pas… et je sais que mes derniers messages sont un peu durs, peut-être un peu déprimants.

Mais ne vous y trompez pas : Même si les États sont mal en point, il y a de remarquables coups à jouer pour les investisseurs – comme avec cette stratégie anti-crise à très fort potentiel.

Amicalement,

Marc Schneider

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