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La Turquie veut être dans le sens de l’histoire en Syrie


 par Jean-Christophe Ploquin           Samedi 21 juillet 2012

« Le scénario à haut risque pour la Turquie, ce serait un démantèlement de la Syrie« .
Sinan Ülgen, président du Centre pour les études économiques et de politique étrangère (Edam), à Istanbul


Vendredi 20 juillet, dans les jardins de l’École militaire
« La Turquie apporte un soutien très net à l’opposition armée en Syrie, sur le plan logistique, militaire, financier. Elle estime que c’est le seul moyen d’arriver à son objectif d’un départ de Bachar Al-Assad, dans un contexte où les puissances occidentales ne veulent pas intervenir militairement« .
Sinan Ülgen est un analyste apprécié sur la scène européenne. Président d’un organisme de recherches et de réflexion indépendant (le Centre pour les études économiques et de politique étrangère (Edam)), à Istanbul, ce parfait francophone travaille également pour le Carnegie endowment for international peace, une institution américaine. Il a participé vendredi 20 juillet à un séminaire limité à une vingtaine de spécialistes des relations internationales et de sécurité, dont une moitié d’Américains, rassemblés à Paris par le German Marshall Fund for the United States et l’Institut des hautes études de défense nationale (Ihedn). L’occasion d’évoquer avec lui, en marge des débats qui portaient sur la relation transatlantique, le conflit en cours en Syrie. La Turquie est en effet aux premières loges, comptant plus de 800 kilomètres communes avec la Syrie et hébergeant au moins 25 000 réfugiés de ce pays.
« Hors de la ligne diplomatique habituelle »
« Le conflit en Syrie a obligé la Turquie à se démarquer de sa ligne diplomatique habituelle que l’on peut résumer par : aucun problème avec les voisins« , souligne Sinan Ülgen, qui a lui-même travaillé au sein de l’appareil diplomatique turc de 1990 à 1996.
« Erdogan avait beaucoup investi sur Al-Assad depuis 2003?

« Au début de la crise, au printemps 2011, Ankara a tenté d’influer sur le régime de Damas pour qu’il s’engage sur la voie des réformes« , explique le chercheur. « Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan avait beaucoup investi, depuis son arrivée au pouvoir en 2003, sur sa relation avec Bachar Al-Assad. Il l’avait reçu en 2004. Un accord de libre-échange avait été signé l’année suivante avec l’ambition de réaliser, à terme, un marché commun au Moyen Orient. En 2009 avait été annoncé la suppression des visas de circulation entre les deux pays. Le dialogue politique était à un haut niveau, avec l’organisation de conseils des ministres conjoints« .
« Le ministre des affaires étrangères envoyé à Damas »
« En août 2011, Recep Tayyip Erdogan croyait encore pouvoir faire évoluer Bachar Al-Assad« , rappelle Sinan Ülgen. « Il a envoyé à Damas son ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, qui a eu sept heures d’entretien avec de très hauts responsables dont deux heures avec Bachar Al-Assad. Mais quand les premiers massacres sont arrivés, Erdogan a commencé à émettre des critiques et les relations sont rapidement devenues hostiles« .
« Se mettre en valeur comme un État protégeant les libertés démocratiques »
Deux facteurs expliquent ce revirement, selon l’ancien diplomate. D’une part,  « la Turquie veut se mettre en valeur comme un État protégeant les libertés démocratiques. Elle sait qu’elle bénéficie d’un grand prestige à ce titre parmi les populations du monde arabe, où elle fait même figure de modèle pour des leaders de l’opposition » – dont certains sont aujourd’hui arrivés au pouvoir, en Égypte et en Tunisie.
« Les leçons de la crise libyenne »
D’autre part, « elle a tiré les leçons de la crise libyenne« . « Lors de la révolte contre Kaddhafi, elle a longtemps essayé de jouer un rôle de médiateur alors que des pays comme la France avait pris très tôt le parti de l’opposition. Un jour, au vu de la situation sur le terrain, elle a dû laisser tomber Kaddhafi précipitamment.  Elle n’a pas voulu renouveler cette erreur ».
« Brûler les ponts avec Al-Assad »
« Pour la Syrie, dès lors qu’elle a constaté qu’il n’y avait plus de futur pour Bachar Al-Assad, la stratégie turque a été de le pousser le plus vite possible dehors, de brûler les ponts avec lui, de se présenter comme le protecteur de l’opposition présentée comme démocratique« , poursuit Sinan Ülgen. »C’est pour cela qu’elle s’est démarquée du plan Annan qui visait à un dialogue entre Damas et l’opposition. Pour Ankara, sans changement de régime, il n’y a pas de solution. »
« L’hypothèse d’une intervention armée a été, un moment, évoquée un peu bruyamment mais Erdogan a vite constaté qu’il n’y avait aucun appétit pour cela à Washington ». Cette position américaine est clairement apparue quand la Syrie a abattu un chasseur turc le 22 juin 2012 et que la Turquie a demandé que l’Otan manifeste sa solidarité. La Turquie a certes fait bouger ses troupes à la frontière mais elle n’envisage pas de pénétrer en territoire syrien, ni de s’engager dans un processus de « no fly zone », une interdiction de vol qui serait intimé aux aéronefs syriens. « En revanche, elle a apporté son soutien très net à l’opposition armée« .
« Ankara a travaillé pour que les Kurdes rejoignent le CNS »
« Ankara a aussi œuvré pour unifier l’opposition politique. Elle a travaillé avec Massoud Barzani, président du gouvernement autonome kurde au nord de l’Irak, pour que les Kurdes syriens rejoignent le Conseil national syrien. Elle aimerait que l’opposition soit plus représentative que ce qu’elle est aujourd’hui. » La première réunion du Conseil national syrien (CNS) avait eu lieu à Istanbul les 1° et 2 octobre 2011 et il a toujours son siège dans la ville du Bosphore.
« Un partenariat conjoncturel avec le Qatar et l’Arabie saoudite »
« Cette politique a créé un partenariat conjoncturel entre la Turquie d’une part, le Qatar et l’Arabie saoudite, d’autre part, qui financent et arment l’opposition« , analyse Sinan Ülgen. « Mais on peut s’attendre à un découplement après la chute du régime. La Turquie est un État laïque. Elle sait que c’est un de ses atouts politiques dans la région. Elle veut maintenir cet avantage et n’entend pas fonder structurellement une politique sur des clivages confessionnels. Une empathie avec la composante sunnite de l’opposition syrienne est perceptible mais la Turquie cherchera, pendant la transition, à se présenter comme garante des libertés individuelles et de la sécurité de toutes les composantes de la société syrienne, un rôle que ne peuvent jouer le Qatar et l’Arabie saoudite« , deux pays qui promeuvent le wahhabisme, une idéologie islamiste très sectaire.
« Une coopération exemplaire avec Washington »
« Avec les États-Unis, le sentiment à Ankara est que la gestion de la crise syrienne est un cas exemplaire de bonne coopération« , ajoute l’ancien diplômé de l’université de Virginie et du collège d’Europe à Bruges.  « Il y a une très forte concertation. Cela efface la mémoire de  juin 2010, lorsque la Turquie s’était opposée à de nouvelles sanctions contre l’Iran au conseil de sécurité de l’ONU. Il faut noter aussi une bonne concertation  entre Ahmet Davutoglu et Catherine Ashton, haut représentant de l’Union européenne pour la politique étrangère et les questions de sécurité« .
Quelle politique envers l’Iran et l’Irak ?
« Ce qu’on ne sait pas encore, par rapport à la nouvelle politique de la Turquie avec le régime Al-Assad, c’est si  cela restera une exception dans sa stratégie de voisinage ou si elle sera graduellement étendue« , s’interroge Sinan Ülgen. « Si l’on se tourne vers deux voisins importants, l’Irak et l’Iran, Ankara va-t-elle continuer à fermer les yeux sur le sort des militants pro-démocratie, au nom du principe de non-ingérence, ou va-t-elle dorénavant apporter un soutien aux réformateurs? »
« Rééquilibrer la relation avec l’Europe »
Quant à l’adhésion à l’Union européenne, encalminée depuis cinq ans, le président d’Edam explique que « l’ambition affichée de la Turquie est de rééquilibrer cette relation« . « L’objectif est de créer un cadre qui se surimprimerait sur celui de l’adhésion  et qui intègrerait les questions de sécurité, de défense, d’énergie. Il existe un récit du futur sans l’Union européenne« , assure-t-il.

posté par Jean-Christophe Ploquin le Samedi 21 juillet 2012

1 réaction Réagir

1 réaction

  • posté par jfsadys le Lundi 23 juillet 2012
    Où va-t-on? Vers un éclatement de la Syrie? La création d’un État Kurde?
  • posté par volodia le Lundi 30 juillet 2012

    La Syrie a eu le tort d’accueillir des réfugiés Kurdes, ce n’est pas la Turquie qui aurait jouer ce rôle ! Alors qu’en Irak ils ont joué la carte Américaine, si bien que dans le nord ils sont autonomes et protégés……Après un éclatement programmé de la Syrie, la Turquie après des décennies de massacres créera sur la dépouille de la Syrie, un Etat Kurde….Un autre avantage ils sont à 80% Sunnites.Rappel historique la Turquie a fournie une aide logistique dans l’éclatement de l’ex Yougoslavie, au Kosovo où la plus grande base USA fût construite et dont faute de finances du Kosovo et des USA elle hérite et en Bosnie-Herzégovine où la présence d’Al-Qaïda fût révélée 13 ans après…Deux républiques Islamiques de fait en Europe. Ce scénario sert de modèle actuellement, du programmé de longue date…