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Le nid de vipères libanais


Par : Kader Hannachi

 

L’assassinat avant-hier d’un général libanais du renseignement de police dans un attentat qui a fait plusieurs victimes à Beyrouth a mis le Liban en état de choc. Mais il n’était pas imprévu et fait partie des « coups » classiques dont ce pays est le théâtre à chaque moment de crise interne et régionale et en particulier depuis que la guerre civile ravage la Syrie voisine.
Il ne s’agit pas de faire ici un cours d’histoire politique et de géopolitique mais jamais deux pays n’ont été aussi intimement et orageusement liés par leur destin que le Liban et la Syrie. Le premier n’est jamais indemne de l’évolution politique et sécuritaire dans le deuxième qu’on accuse à son tour de faire du premier un prolongement stratégique où il opère sans états d’âme en fonction de ses intérêts et des options qu’il privilégie au plan interne et régional. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si après le meurtre du général libanais, feu Wissam al-Hassan qu’on présente en outre comme un sunnite proche de l’ex-premier ministre assassiné en février 2005 Rafic Hariri, c’est Damas qui a été vite désigné comme le coupable idéal de l’attentat.
Certes, la victime était réputée par son hostilité présumée à l’égard du pouvoir syrien. Certes, on dit de lui qu’il était le grand superviseur des enquêtes effectuées sur les nombreux attentats qui ont secoué le Liban en 2005 et 2008 et qui créditeraient la thèse d’une implication des « services » syriens. Mais rien de tangible ne permet pour l’instant d’accréditer la piste d’une « main » de Damas dans l’assassinat de ce haut responsable du renseignement libanais. Bien que le Liban semble être sorti depuis longtemps de la guerre civile (1975-1990), le pays reste en raison de son identité propre, de son positionnement géopolitique particulier par rapport à des questions clés au Proche-Orient comme l’entité sioniste, le Hezbollah et l’Iran, l’objet de manœuvres internationales des plus sophistiquées et des plus dangereuses.
Pour cette raison, et pour les enjeux complexes et redoutables qu’elle recouvre, ce pays reste pour les acteurs régionaux et les puissances étrangères concernées un terrain de jeu privilégié mais où il est très difficile d’en comprendre les motivations dans un espace géopolitique aux lignes devenues encore plus mouvantes depuis que l’on parle de « printemps arabe ». Et depuis que le pouvoir à Damas vit les heures les plus noires et sans doute les plus décisives de son règne despotique. Cette difficulté d’identifier les lignes et ceux qui les tracent ou évoluent dessus est davantage compliquée par le fait que les acteurs régionaux et internationaux disposent tous de relais locaux stratégiques ou saisonniers et qui fonctionnent relativement à leurs obédiences propres et aux intérêts conséquents qu’ils partagent avec les pays qui cherchent, selon l’expression des romans d’espionnage, à « tirer les ficelles » de la situation fragile du Liban.
Damas non coupable ? Rien ne permet de l’attester actuellement sachant qu’une grande partie de l’opinion libanaise et internationale accuse avec arguments recevables son régime de vouloir porter la guerre chez son voisin pour embraser la sous-région ou pour se soulager de la pression qu’exerce sur lui la rébellion soutenue par la Turquie, certains pays arabes et les pays occidentaux. Le régime de Bachar al-Assad seul coupable ? Affirmer cela équivaut aussi à dédouaner toutes les parties internationales et libanaises qui se sentaient menacées politiquement ou qui souhaitent profiter de la fragilité dans laquelle est tombée la Syrie depuis le mois de mars 2011 pour faire avancer leurs pions en ciblant un général de police qui, semble-t-il, avait de nombreux dossiers sensibles en main.
Quoi qu’il en soit, son assassinat aura l’effet d’une onde de choc tellurique sur le Liban et la cohésion qu’il tente de maintenir dans un contexte où il semble être redevenu plus que jamais le « nid de vipères » qu’il a été dans les années 1970 et 1980 et face au bourbier syrien voisin.

Source : Le Quotidien d’Oran