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Le rapprochement Arabie saoudite–Israël est-il mort-né ?



Publié par Gilles Munier sur 3 Juillet 2021, 12:55pm

Catégories : #Iran, #Arabie, #Irak, #Biden

L’enlisement du conflit yéménite est une des raisons qui font passer la normalisation avec Israël au second plan pour l’Arabie saoudite, au profit d’un apaisement avec l’Iran. Ici, un panneau représente les dirigeants saoudiens et émiratis côte à côte, dans la ville portuaire yéménite d’Aden, en 2019. Saleh al-Obeidi/AFP

Par Lina Kennouche (revue de presse : The Conversation – 24/6/21)*

Le 15 septembre 2020, les accords d’Abraham ont scellé la normalisation – ce qui suppose l’établissement de relations politiques, économiques, scientifiques et militaires – entre Israël et les Émirats arabes unis.

Ces accords devaient également constituer le point de départ d’un rapprochement d’Israël avec le principal allié régional des Émirats : l’Arabie saoudite. La visite secrète que Benyamin Nétanyahou, alors premier ministre, a effectuée dans le Royaume les 21 et 22 novembre 2020 semblait amorcer un premier pas dans cette direction.

Ces développements devaient beaucoup à la politique conduite par l’administration Trump. Celle-ci affichait une fermeté maximale à l’égard de l’Iran et un soutien sans ambages au grand rival de celui-ci, l’Arabie saoudite (notamment dans la guerre livrée par Riyad aux houthis au Yémen, présentés comme des marionnettes de l’Iran). Washington a donc oeuvré pour que ses deux partenaires au Moyen-Orient, l’Arabie et Israël, trouvent langue commune.

Mais la donne a changé. La redéfinition des priorités stratégiques américaines sous la nouvelle administration Biden, qui proclame sa volonté de « recalibrer » la relation avec Riyad, combinée aux évolutions de la conjoncture régionale, poussent le royaume à réévaluer son approche.

Les conséquences du fiasco saoudien au Yémen

Au Yémen, l’Arabie saoudite a subi une défaite militaire et politique cuisante. En dépit de son implication militaire massive, elle n’est pas parvenue à neutraliser les rebelles houthis, qui représentent désormais une menace permanente pour sa sécurité nationale. Fermement soutenus par l’Iran, les houthis ont développé un potentiel croissant de déstabilisation, manifesté par des attaques régulières contre des sites stratégiques sur le territoire saoudien.

Des frappes aériennes contre un port et des installations pétrolières saoudiennes, à celles ciblant des positions militaires, l’intensification des opérations a mis en lumière la vulnérabilité de Riyad.

La défaite est une réalité tangible depuis plusieurs années. Cependant, dans la perception saoudienne, la création d’un axe régional aux côtés d’Israël contre l’Iran, et le soutien vigoureux de l’administration Trump, auraient pu permettre d’enrayer cette tendance. L’arrivée aux affaires de Joe Biden, qui affiche sa préférence pour un compromis avec l’Iran et sa volonté de mettre fin à la guerre au Yémen, marque un point d’inflexion dans la politique régionale de Riyad.

Ces deux nouveaux axes de la politique étrangère de Washington se sont matérialisés d’une part par l’ouverture de discussions avec l’Iran sur le dossier nucléaire, le 6 avril 2021, et d’autre part par le gel des ventes d’armes à destination de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, dès le 27 janvier 2021.

L’Arabie saoudite s’inquiète des conséquences stratégiques potentielles de cette évolution, à un tel point qu’elle cherche à renouer le dialogue avec l’Iran. Le 18 avril 2021, le Financial Times révèle que des discussions entre des délégations officielles saoudienne et iranienne se sont tenues à Bagdad le 9 avril dernier, afin de favoriser une sortie de l’impasse yéménite et un rétablissement des relations diplomatiques, rompues depuis 2016.

Si la rivalité géopolitique entre les deux acteurs s’est renforcée depuis la fin de la guerre en Irak, qui a consacré le rôle prépondérant de l’Iran dans ce pays, les relations sont restées relativement calmes jusqu’au déclenchement de la guerre au Yémen fin mars 2015. À l’heure actuelle, la nouvelle configuration régionale qui contraint Riyad à s’adapter et à envisager une transition géopolitique risque de remettre en cause la normalisation saoudienne avec Israël.

L’« archipel de la paix » : la fin d’un fantasme géopolitique ?

Vis-à-vis d’Israël, l’Arabie saoudite n’a pas franchi l’étape de la normalisation, mais a néanmoins appuyé la politique d’Abou Dabi et les « accords d’Abraham ». Pour les Émirats, un rapprochement avec Israël, perçu comme une superpuissance régionale, n’est pas seulement envisagé sous l’angle de bénéfices concrets (coopération sécuritaire et militaire, renforcement de l’influence régionale d’Abou Dabi…). Les élites émiraties voient également en Israël un pôle de développement économique, militaire, scientifique et technologique auquel il convient de s’allier pour rejoindre le camp des gagnants de la mondialisation et l’« l’archipel de la paix » (des îlots de richesses qui établissent des liens entre eux parce qu’ils partagent les mêmes intérêts, tout en étant séparés de leur environnement immédiat).

Cet imaginaire de l’« archipel » – concept emprunté au sociologue Manuel Castells qui s’y réfère dans son livre la Société en réseau pour évoquer l’uniformisation des modes de vie des élites dominantes et des espaces de richesse à l’ère de la mondialisation – explique l’identification d’Israël au camp des vainqueurs, ainsi que l’idée selon laquelle cette alliance est appelée à jouer un rôle décisif dans la transformation des Émirats.

Mohamad Ben Zayed, prince héritier et ministre de la Défense d’Abou Dabi, souvent présenté comme le leader le plus puissant du monde arabe, aurait personnellement influencé depuis 2017 l’« inflexion de Riyad » en faveur d’Israël.

La vision de ces élites repose également sur le postulat que les revendications palestiniennes – obstacle historique, de leur point de vue, à tout rapprochement entre les pays arabes et Israël – reflètent une cause perdue, héritée du passé et vide de sens aujourd’hui.

Or les récents développements ont apporté un démenti cinglant à l’idée selon laquelle la lutte palestinienne est devenue caduque. La mobilisation populaire en ce printemps 2021 a rappelé au monde, et notamment au monde arabe, que les Palestiniens rejettent autant l’occupation en Cisjordanie et à Jérusalem que les conditions de « sous-existence » qui sont les leurs en Israël. Les Palestiniens réfugiés au Liban et en Jordanie se sont joints au soulèvement, dans une convergence inédite. Mais l’aspect le plus marquant aura été le ralliement de la jeunesse, en rupture avec l’Autorité palestinienne, à l’idée de résistance, y compris armée.

L’initiative prise par le Hamas de lancer des missiles en direction d’Israël pour « imposer un nouveau rapport de force » témoigne d’une mutation stratégique, résultat d’un soutien militaire croissant de l’Iran.

Vers une normalisation avec l’Iran plutôt qu’avec Israël ?

Cet épisode n’a pas seulement suscité une flambée des sentiments anti-israéliens dans le monde arabe : il a également contribué a dégrader l’image d’Israël en Occident. L’État d’Israël s’est trouvé vivement critiqué pour ses raids meurtriers contre Gaza, jusque dans la presse américaine mainstream, habituellement complaisante à son égard.

Des intellectuels américains, à l’exemple du professeur à Harvard Stephen Walt, ont appelé les États-Unis à mettre fin à leur « relation spéciale avec Israël » – une relation dont le coût ne cesse d’augmenter et qui desservirait leurs intérêts. Selon Walt, « des décennies de contrôle israélien brutal ont démoli l’argument moral en faveur d’un soutien inconditionnel des États-Unis. Les gouvernements israéliens de tous bords ont étendu les colonies, refusé aux Palestiniens des droits politiques légitimes, les ont traités comme des citoyens de seconde zone au sein même d’Israël, et ont utilisé la puissance militaire supérieure d’Israël pour tuer et terroriser les résidents de Gaza, de Cisjordanie et du Liban en toute impunité. »

Des voix se sont également élevées au sein de l’aile gauche du parti démocrate pour critiquer Israël, parmi lesquelles celle de la membre de la Chambre des représentants Rashida Tlaib, d’origine palestinienne, qui a dénoncé en mai dernier le « racisme » d’Israël et ses « politiques d’apartheid »

Ces développements confortent l’idée que Riyad pourra difficilement tabler sur un rapprochement avec Tel-Aviv pour promouvoir sa cause aux États-Unis, compte tenu de l’opprobre général dont Israël fait aujourd’hui l’objet. Sans être directement à l’origine du changement de perception saoudien, les récents événements confirment une orientation. Riyad a dernièrement pris la décision de fermer son espace aérien à l’aviation civile israélienne. L’ouverture du ciel saoudien aux compagnies israéliennes avait pourtant été considérée comme un signal fort de l’aspiration du pays à rejoindre le camp de la normalisation avec Tel-Aviv. Et le récent changement de premier ministre en Israël ne modifie pas la donne. Le nouveau chef du gouvernement, Naftali Bennett, issu des rangs de la droite dure, est certes favorable à une normalisation avec l’Arabie saoudite ; mais ses orientations radicalement hostiles aux Palestiniens rendent très improbable un rapprochement avec Riyad.

Riyad tente donc aujourd’hui de dépasser ses relations épidermiques avec Téhéran. De son coté, l’Iran, gouverné par un nouveau président conservateur, Ebrahim Raïssi, a intérêt à sortir de son isolement politico-diplomatique en recherchant un dialogue fructueux avec les États-Unis et en oeuvrant à la normalisation avec le voisinage.

Il est toutefois illusoire d’escompter davantage qu’une « pacification » rendue inéluctable par le caractère incertain de la politique américaine, les impasses de l’action régionale saoudienne, et la disparition des conditions favorables à la concrétisation du « deal du siècle », promu sans succès par Donald Trump, qui visait à régler le conflit israélo-palestinien (en hypothéquant les revendications palestiniennes) pour construire une large alliance entre Israël et les pays arabes contre l’Iran.

Lina Kennouche est doctorante en géopolitique (Université de Lorraine). L’Université de Lorraine apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

*Source : The Conversation

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