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Le vaudeville de Jarablous


Chroniques du Grand jeu

La géopolitique autrement, pour mieux la comprendre…

Le vaudeville de Jarablous

25 Août 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient
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A peine finis les Jeux Olympiques de Rio, voilà que les puissances grandes et moyennes prennent le relais au Moyen-Orient. Anticipant le reflux de l’Etat Islamique, les grandes manoeuvres ont commencé et la course est lancée. La première étape, celle qui est sous les feux de l’actualité à l’heure où nous parlons, concerne Jarablous, à la frontière syro-turque.

Les journaux font leurs gros titres sur la vingtaine de chars turcs entrés en territoire syrien pour accompagner la marche des inénarrables « rebelles modérés » (rappelons que parmi ces mignons se trouve le groupe Al Zinki, celui-là même qui avait décapité le gosse de 12 ans il y a quelques semaines). Jarablous a été prise sans combat, les petits hommes en noir de Daech l’ayant en fait quittée il y a assez longtemps pour se regrouper plus au sud autour du noeud d’Al-Bab.

Cette offensive était dans les tuyaux depuis quelques temps et, il y a deux jours, l’artillerie turque avait bombardé les YPG kurdes syriennes tandis que les « rebelles modérés » se préparaient de l’autre côté de la frontière depuis des semaines. Car c’est évidemment pour stopper l’avance kurde et la constitution d’un Kurdistan syrien tout le long de sa frontière sud que le sultan est intervenu. Le prétexte de supprimer le ravitaillement de Daech ne tient pas : les Turcs pouvaient tout à fait fermer la frontière à partir de leur propre territoire.

Erdogan ne s’en cache d’ailleurs pas : l’opération vise à la fois Daech et le PYD (parti kurde chapeautant les YPG), c’est-à-dire, quand on passe par la machine à traduire, le PYD tout court. Le ministre turc des Affaires étrangères en rajoute une couche et menace de guerre les YPG si elles ne refranchissent pas l’Euphrate en sens inverse, qui était de tout temps la ligne rouge d’Ankara mais que le sultan ne pouvait pas faire respecter après l’incident du Sukhoï avec les Russes et le soutien américain aux YPG.

Et c’est là que commence le vaudeville…

Erdogan intervient avec la bénédiction de Washington contre les Kurdes soutenus par… Washington. Nous allons revivre le glorieux épisode du printemps quand le Pentagone et la CIA se battaient entre eux par groupe syrien interposé ! Le gouvernement syrien condamne évidemment l’intervention de son ennemi ottoman mais n’est peut-être pas tout à fait mécontent que les Kurdes soient ramenés à la raison ; on se souvient qu’il y a un accord tacite de facto entre Damas et Ankara sur la question kurde. La Russie, elle, fait un dangereux triple grand écart : alliance avec Assad, alliance politique avec le PYD, rabibochage avec Erdogan.

Essayons de démêler ce jeu de poker menteur, où la communication prend parfois le pas sur la réalité, en présentant les deux cas de figure possibles :

Hypothèse 1 – Le sultan tente de sauver la face

Constamment sur le reculoir depuis un an, voyant sa politique néo-ottomane tourner au fiasco, le président turc voudrait marquer le coup afin de mieux faire passer, devant son opinion publique, la pilule de son fabuleux retournement de veste et son abandon des djihadistes syriens. Ces dernières semaines, Ankara a mis beaucoup d’eau dans son arak, le Premier ministre répétant à l’envi que les relations avec Damas doivent s’améliorer et même qu’Assad pourrait être un interlocuteur dans le processus de transition (quel changement tectonique de la rhétorique turque !)

Les premières visites sultanesques d’après tentative de putsch ont été réservées à Moscou et Téhéran, les deux principaux soutiens de Damas où l’un des chefs du renseignement turc se serait d’ailleurs rendu très récemment. On imagine aisément qu’on n’y a pas seulement discuté de la qualité du loukoum d’Antalya ou du savon d’Alep… Erdogollum a-t-il reçu un feu vert tacite pour lancer sa petite opération, plus communicative que militaire, et ainsi sauver la face ?

Hypothèse 2 – Le sultan est sérieux

Certains bruits font état de la volonté d’Ankara de s’enfoncer plus avant et de marcher sur Manbij (libérée, rappelons-le, par les Kurdes il y a peu) puis sur Raqqah, la capitale califale, c’est-à-dire en réalité d’empêcher (en bleu sur la carte) la jonction des cantons kurdes.
Le vaudeville de Jarablous

Cela semble un peu tiré par les cheveux mais pas impossible. Si la route Manbij est choisie, c’est la guerre ouverte avec les Kurdes. Si l’autre voie est suivie, c’est un parcours du combattant contre Daech dans un environnement hostile (YPG, armée syrienne). Dans les deux cas, ça mettrait en tout cas Washington et Moscou dans une situation intenable.

La réaction des grands justement. Petite surprise, Moscou se dit « profondément préoccupé ». Est-ce un élément de communication visant à offrir une victoire symbolique au sultan renonçant (hypothèse 1) ou Poutine a-t-il réellement été pris de court, ainsi que les Iraniens et Assad ? Nous ne sommes hélas pas dans le secret des Dieux et il est difficile de démêler le vrai de l’intox. Ankara dit avoir auparavant prévenu la Russie de son opération sur Jarablous ; ça vaut ce que ça vaut…

La réaction occidentale, elle, est d’un cynisme absolu. En voyage officiel en Turquie (quelle coïncidence), le vice Biden a osé : « Nous avons dit très clairement que ces forces [kurdes, ndlr] doivent retraverser le fleuve et n’auront, en aucune circonstance, le soutien des États-Unis si elles ne respectent pas leurs engagements ». Traduction = Washington a utilisé les YPG comme chair à canon pour libérer Manbij et, des centaines de morts plus tard, veut maintenant les renvoyer.

Berlin ne fait rien pour rehausser le niveau éthique : « La Turquie, à tort ou a raison, considère qu’il y a des liens entre, du côté turc, le PKK, que nous considérons aussi comme une organisation terroriste, et au moins une partie des Kurdes du côté syrien. Nous respectons cela, et nous considérons que c’est le droit légitime de la Turquie d’agir contre ces activités terroristes. Nous soutenons la Turquie sur ce point. »

Rappelez-vous bien ces phrases, chers lecteurs. Il y a des tâches morales qui ne partent pas facilement…

Les jours prochains nous diront laquelle des deux hypothèses est la bonne (personnellement, je penche quand même pour la première mais sait-on jamais avec Erdogan…) Toujours est-il que les grands perdants semblent être les Kurdes syriens. Le lâchage en rase campagne par les Occidentaux, qu’il soit verbal ou réel, laissera des traces.

D’ors et déjà, le leader du PYD a qualifié l’intervention turque « d’agression dans les affaires intérieures » syriennes et a prévenu du bourbier qui attend l’armée ottomane si elle va plus avant. Sans surprise, les YPG refusent absolument de quitter les territoires à l’ouest de l’Euphrate et prétendent au contraire se diriger vers Al Bab, même si les derniers événements les ont peut-être quelque peu refroidis.

Alors qu’ils croyaient tenir leur rêve d’établir leur Rojava (Kurdistan syrien d’un seul tenant sur le nord de la Syrie), ils se voient lâchés par tous. Les Américains et leurs toutous européens les cocufient tandis que Barzani, l’habituel traître à la cause kurde (pas étonnant que BHL ait fait un film sur lui), est à Ankara pour frayer avec le sultan. On sait qu’entre le président de la Région autonome du Kurdistan irakien et le duo PKK-PYD, ça n’a jamais été le grand amour…

Quant aux Syro-russes, ils ont été douchés par le récent coup de folie kurde à Hassaké. Quelle mouche a donc piqué les YPG d’attaquer l’armée syrienne ? Se sont-ils fait berner par les « conseillers » américains ? Moscou et même Damas étaient, bon an mal an, les meilleurs alliés de la cause kurde. Si Assad refuse jusque-là d’entendre parler d’un Rojava autonome, nul doute que le Kremlin l’aurait « travaillé » sur la question. Au lieu de cela, peut-être trop confiants en leur bonne étoile, surestimant leurs atouts, les Kurdes syriens ont fait tapis en déclenchant les hostilités et en refusant avec entêtement tout compromis pendant plusieurs jours.

Ce faisant, ils ont provoqué des vagues d’inquiétude à Damas mais aussi à Bagdad, Téhéran et Ankara (ce n’est sans doute pas un hasard si le sultan a presque immédiatement déclenché son opération Jarablous). Le toujours excellent Moon of Alabama ne s’y est pas trompé, prédisant que la bataille d’Hassaké serait le tombeau des rêves d’autonomie/indépendance kurde. En l’espace d’une semaine, ils semblent avoir tout perdu…