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L’Iran, pièce centrale de l’échiquier géopolitique mondial



Publié par Gilles Munier sur 19 Mai 2021, 07:24am

Catégories : #Iran

Le président chinois Xi Jinping rencontre le guide suprême de l’Iran, Ali Khamenei, à Téhéran en Iran, le 23 janvier 2016.(Xinhua/Ju Peng)

Par David Rigoulet-Roze (revue de presse : Deciphergrey /IRIS – 11/5/21)*

Le « pivot vers l’Asie » contrarié d’un Gulliver ensablé au Moyen-Orient

Alors que la nouvelle Administration de Joe Biden a manifesté son souhait de relancer les négociations sur le nucléaire iranien afin de restaurer le JCPOA (Comprehensive Plan of Action)/PAGC (« Plan d’action global commun ») – signé le 14 juillet 2015 et dont était sorti unilatéralement l’ancien président Donald Trump -, il semble difficile de totalement dissocier cette problématique, en apparence techniquement circonscrite au seul registre nucléaire, d’une problématique beaucoup plus large renvoyant au défi stratégique que représente désormais la Chine pour les Etats-Unis. Et ce, quelle que soient d’ailleurs les Administrations considérées, de celle de Barack Obama, initiateur du fameux « pivot vers l’Asie » à l’actuelle Administration de Joe Biden, en passant par la disruptive Administration de Donald Trump qui est paradoxalement peut-être le premier président à avoir décidé d’entrer en confrontation directe avec le « dragon chinois ». Or, la Chine se trouve être le principal partenaire commercial de la République islamique d’Iran qui regarde de plus en plus vers l’Est en cherchant à s’extraire de l’ornière dans laquelle elle se trouve du fait de la politique de « pression maximale » édictée par l’ancien président Donald Trump, même si le nouveau président Joe Biden se veut en rupture avec cette stratégie qui s’est avérée contre-productive puisqu’elle conduit l’Iran à se soustraire à ses obligations induites par le JCPOA, à relancer l’enrichissement et à se rapprocher potentiellement de la bombe.

Le défi moyen-oriental de Joe Biden posé par la problématique nucléaire iranienne

Plus encore qu’en 2015, les Etats-Unis considèrent désormais que ce n’est pas seulement la question nucléaire iranienne et ses attendus périphériques en termes de prolifération balistique et de stabilité régionale qui est posée mais également la question du leadership des Etats-Unis au Moyen-Orient par rapport à un rival stratégique qui n’est plus aujourd’hui la Russie, comme lors de la Guerre froide, mais bien plutôt la Chine dans le cadre d’une nouvelle Guerre froide revisitée. Avant même le mandat de Donald Trump (2017-2021), les Etats-Unis semblaient enclins à se retirer partiellement du Moyen-Orient pour opérer ce fameux « pivot » vers l’Asie esquissé par Barack Obama dès son premier mandat (2009-2012). On peut rappeler qu’il est le premier président à être né dans l’archipel d’Hawaii, 50ème Etat de l’Union. Hawaii est d’ailleurs le dernier à avoir été admis dans l’Union en 1959 et qu’il favorise par sa situation géographique une forme de tropisme américain pour le Pacifique. Or, il y a comme un dilemme pour les Etats-Unis. En effet, la géopolitique ayant horreur du vide à l’instar de la physique, ils sont conscients que s’ils se retirent de la région de manière trop prononcée, cela risque d’offrir une fenêtre d’opportunité inespérée à leur rival stratégique, à savoir la Chine, officiellement désigné dans la « stratégie de défense nationale » américaine de janvier 2018 comme principal « adversaire ». En réalité, pour Washington, la question iranienne n’est pas dissociable aujourd’hui de la question de la gestion stratégique du défi chinois et ce, d’autant moins que Téhéran a annoncé, l’été dernier, la signature d’un accord sur 25 ans, finalisé le 27 mars 2021, d’un « partenariat stratégique » avec Pékin aux attendus problématiques pour Washington.

Faire tout pour empêcher que l’Iran ne « passe à l’Est »

Le fait que l’Iran puisse « passer à l’Est » dans le cadre d’une nouvelle Guerre froide constitue un problème majeur pour les États-Unis, quelle que soit leur Administration, et explique assez largement la nouvelle stratégie développée par le président Joe Biden et son Secrétaire d’Etat Antony Blinken. Il s’agit de la prise en considération de cette variable iranienne justement dans tous ses attendus en tenant compte simultanément des intérêts contradictoires de ses alliés et partenaires dans la région que sont Israël et les pétro-monarchies. Et l’Iran de se retrouver désormais dans une situation qui constitue l’expression même de sa constante ambivalence vis-à-vis de ce que « représente » dans la psyché iranienne l’Occident en général, siège des « puissances de l’arrogance » (Estekbar jahani), et les Etats-Unis en particulier stigmatisés comme le « Grand Satan » (Sheitan–e Bozorg) américain dès l’avènement de la République islamique. Cette psyché iranienne oscille historiquement entre la qualification d’une pathologie appelée L’Occidentalite [en persan, gharbzadegui] selon le titre d’un livre édité en 1962 de Jalal Al-e Ahmad, intellectuel iranien francophone et anti-impérialiste – un titre aussi parfois traduit par « ouestoxication » – et le rêve d’Occident qui caractérise aujourd’hui plus que jamais une certaine jeunesse iranienne avide de modernité et aspirant à l’Occident. Au point parfois d’aller jusqu’à revendiquer l’American way of life en portant un T-shirt avec l’imprimé I heart America, ainsi que des visas pour en bénéficier. Intéressant à cet égard est le titre volontairement provocateur donné à un article en date du 27 août 2019 de la chaine iranienne officielle PressTV : « L’Occident a-t-il à jamais perdu l’Iran ? ». L’article faisait déjà référence à une coopération irano-chinoise renforcée : « L’étape chinoise de la tournée asiatique de Zarif et surtout l’annonce de ce plan de coopération échelonné sur une longue période de 25 ans interviennent au plus fort d’une campagne médiatique occidentale autour d’une possible ouverture du dialogue entre l’Iran et les Etats-Unis. Lors d’une cérémonie [le 27 août 2019], le président iranien Hassan Rohani avait réitéré la position de principe de la République islamique d’Iran qui consiste à refuser tout dialogue sous sanctions avec les Américains. A Pékin, l’Iran a tenu donc à confirmer son adhésion définitive à l’Est [souligné par l’auteur]. Un tweet en chinois du ministre des Affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif – qui fut le négociateur de l’accord du JCPOA du 14 juillet 2015, lequel accord avait temporairement permis une ouverture à l’Ouest pour relancer l’économie -, en dit long sur cette adhésion : ‘J’ai eu un long et constructif dialogue avec mon ami Wang Yi. On a évoqué les questions bilatérales, régionales et internationales. Je lui ai proposé une feuille de route qui s’étale sur 25 ans et qui renforce des coopérations stratégiques élargies de part et d’autre avec en toile de fond un rôle plus actif dans le cadre de l’initiative ‘Ceinture et Route’ [Belt and Road Initiative, NDA] ». Une « feuille de route » qui vient précisément de trouver sa concrétisation le 27 mars 2021 avec la signature spectaculaire d’un « Partenariat stratégique global sino-iranien/Sino-Iranian Comprehensive Strategic Partnership de long terme entre les deux pays en « comportant des clauses politiques, stratégiques et économiques » et ce, pour « vingt-cinq ans de coopération » entre l’Iran et la Chine. Son existence avait été révélée par le quotidien américain The New York Times dans un article en date du 11 juillet 2020 qui faisait état de ce nouveau partenariat dans un protocole d’accord de 18 pages qui étendrait considérablement la présence chinoise dans les banques, les télécommunications, les ports, les chemins de fer et des dizaines d’autres projets. Le document décrirait également l’approfondissement de la coopération militaire, permettant potentiellement à la Chine – adepte du « jeu de go » dont le but est de contrôler le plan de jeu en y établissant des « territoires » : les pierres encerclées deviennent des « prisonniers », le gagnant étant le joueur ayant totalisé le plus de « territoires » et de « prisonniers » – de prendre pied dans une région qui est une préoccupation stratégique des Etats-Unis depuis des décennies. Il renverrait en outre à une formation et à des exercices conjoints, à des recherches et à la mise au point d’armes et au partage de renseignements, le tout pour mener « la bataille déséquilibrée contre le terrorisme, le trafic de drogue et d’êtres humains et les délits transfrontaliers ». Un accord qui constituerait « une mauvaise nouvelle pour l’Occident » selon le titre de l’article de la revue américaine Foreign Policy. Le 16 juillet 2020, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohhamd Javad Zarif, s’exprimant devant le Majlis (« Parlement ») de Téhéran, avait reconnu qu’il avait reçu un mandat du Guide de la révolution (Rahbar-e enqel?b) et du gouvernement pour entrer dans la phase finale de négociation avec les Chinois. Compte tenu de l’opacité habituelle des diplomaties iranienne et chinoise, on ne connaît toujours pas exactement le contenu du futur traité, dont certains protocoles devraient de toute façon rester secrets.

« Pacte de coopération stratégique » entre l’Iran et la Chine : l’« effet-miroir » d’un potentiel nouveau « Pacte du Quincy » au Moyen-Orient

La signature de ce « Pacte de coopération stratégique » le 27 mars dernier parachève en réalité un processus entamé à la faveur de la visite officielle à Téhéran en janvier 2016 du président Xi Jinping, qui en avait formulé la proposition dans le cadre de son projet de « Nouvelle route terrestre de la soie » dont l’Iran constitue une pièce centrale. Ce projet n’est pas nouveau, et il est loin d’être purement et simplement le produit de la stratégie « trumpiste » anti-iranienne maximaliste après le retrait unilatéral des Etats-Unis de l’accord de Vienne sur le nucléaire dont ils étaient signataires, lequel retrait n’est intervenu du reste que le 8 mai 2018. Le fait est que cette inflexion vers l’Est a été donnée en 2018 par le Guide suprême Ali Khamenei en rupture avec l’un des slogans les plus populaires de la révolution iranienne de 1979 : « Ni Ouest, ni Est, République islamique » (Na sharqi, na gharbi, Djomhouriy-e eslami). Est devenue la devise qui figure sur les documents officiels du ministère iranien des Affaires étrangères comme sur les carreaux de faïence bleue au-dessus des différentes entrées du bâtiment. Et la reprise du dossier au cours de l’année 2020, à l’initiative d’ailleurs de Téhéran, semble largement liée à la politique de « pression maximale » sur l’Iran du président Donald Trump. La dénonciation unilatérale par Washington en 2018 de l’accord international sur le nucléaire iranien et l’incapacité de l’UE-3 (pays européens signataires du JCPOA) à aider la République islamique à contourner les sanctions américaines rétablies cette année-là, ou encore à relancer l’accord, ont achevé de convaincre les autorités iraniennes que l’Occident n’est décidément « pas un partenaire digne de confiance », selon l’expression de M. Khamenei.D’où le renouveau de la doctrine Look to the East. A l’Iran, étranglé par les effets dévastateurs des sanctions et plus que jamais isolé sur le plan international, la Chine apparaît plus que jamais, même si c’est largement par défaut, comme le principal partenaire commercial qu’elle était déjà largement « depuis plus de dix ans » selon une tribune publiée dans Irna par Mohammad Kéchavarzadeh, ambassadeur d’Iran en Chine, ainsi que l’un des premiers acheteurs d’hydrocarbures iraniens en dépit du risque de la redoutable logique extra-territoriale de la législation américaine. La Chine est à la fois son premier client (près de 30 % des exportations iraniennes) et son premier fournisseur (plus du quart des importations iraniennes, à égalité avec l’ensemble des partenaires de l’UE) et ce, même si, selon des chiffres de la chambre de commerce sino-iranienne à Téhéran, le volume des échanges entre les deux pays était tombé 2014 après le rétablissement, en 2018, de sanctions américaines à l’endroit de Téhéran à environ « 16 milliards de dollars » en 2020, contre 23 milliards en 2019 et 35 milliards en 2018 contre… 51,8 milliards de dollars en 2014. Selon certaines informations, les importations chinoises de pétrole iranien ne se sont d’ailleurs jamais taries et elles auraient même augmenté récemment pour atteindre 40 % de la production pétrolière iranienne, faisant fi des pressions américaines. Téhéran acterait ainsi la montée en puissance globale d’une Chine désormais non seulement concurrente, mais ouvertement rivale des Etats-Unis, et dont les relations avec Washington sous la présidence Trump sont devenues ouvertement exécrables. Dans le cadre de ce nouveau « Grand Jeu » d’échec mondial dont la paternité du jeu éponyme appelé shatrang reviendrait à la Perse, il y aurait de la part de Téhéran, et plus précisément du gouvernement du président Hassan Rohani, une stratégie élaborée consistant à faire comprendre aux Etats-Unis que l’absence d’un retour à l’accord du JCPOA sous une forme ou sous une autre pousserait définitivement l’Iran dans le giron chinois. Par un apparent paradoxe, alors que les réformateurs autour du président Hassan Rohani ont plutôt un tropisme occidental, et qu’a contrario des conservateurs sont, quant à eux, caractérisés par un anti-américanisme viscéral et d’un anti-occidentalisme qui se veut historiquement anti-impérialiste ce qui les rapprocherait logiquement de Pékin, c’est pourtant bien le ministre des Affaires étrangères de ce gouvernement réformateur, Mohammad Javad Zarif qui a négocié ce « Pacte de coopération stratégique » avec Pékin. Ce Pacte prévoirait notamment – outre les aspects économiques avec, en contrepartie d’une décote de 32 % sur le prix d’achat du pétrole par Pékin, des investissements chinois de près de 400 milliards de dollars sur 25 ans dans les domaines des infrastructures de transports, des aménagements portuaires, de l’énergie, de l’industrie et des services -, une dimension militaire qui engloberait potentiellement une coopération en matière de sécurité, un partage de renseignements et des exercices militaires conjoints ainsi que des ventes de systèmes de missiles balistiques tactiques anti-navires, des missiles à courte portée et des transferts de technologie comme celle des drones. La Chine prévoirait même d’envoyer quelque 5 000 soldats chinois en Iran pour protéger ses investissements massifs prévus dans le pays au cours des 25 prochaines années. En contradiction avec la Constitution de la République islamique qui interdit à l’Etat iranien d’autoriser un pays étranger à bénéficier des installations militaires sur le sol iranien. Des ingénieurs militaires prospecteraient d’ores et déjà des sites pour leurs bases. L’un d’eux serait probablement un port maritime – soit sur la côte du golfe de l’Iran, soit à Chabahar, un débouché dans le golfe d’Oman où la marine des gardiens de la révolution (CGRI) dispose d’une grande installation. Un site à proximité des principales installations nucléaires de l’Iran serait également à l’étude, ce qui compliquerait sérieusement tout plan israélien de frappe aérienne contre son programme nucléaire. Un accord stratégique militaro-économique donc, qui ne serait pas sans rappeler ceteris paribus l’alliance stratégique scellée le 14 février 1945 par ce qui est passé à la postérité sous l’appellation de « Pacte du Quincy » entre Washington et Riyad. Ledit « Pacte du Quincy » reposait sur deux piliers : l’Arabie saoudite acceptait le principe de la « sanctuarisation » énergétique de sa production pétrolière ainsi que de ses réserves pétrolières au profit des Etats-Unis, en contrepartie de quoi ces derniers assuraient la « sanctuarisation » sécuritaire du jeune Royaume saoudien et de sa dynastie régnante. C’est peu ou prou ce que l’on pourrait retrouver avec ce « Pacte de coopération stratégique » entre Téhéran et Pékin. Autant dire un cauchemar pour Washington, ce qui pourrait accélérer une finalisation des négociations relancées par la nouvelle Administration Biden.

Dr. David Rigoulet-Roze est chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialisé sur la région du Moyen-Orient et plus particulièrement la péninsule Arabique.

Docteur en Sciences politiques, David Rigoulet-Roze est enseignant et chercheur, rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques (L’Harmattan). Auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur les problématiques régionales, il est régulièrement sollicité pour la rédaction d’études et de notes de consultance par des institutions publiques et/ou privées.

*Source : IRIS et Deciphergrey
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