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Massacres de manifestants en Irak : «L’anarchie est partout quand la responsabilité n’est nulle part ».


France-Irak Actualité : actualités du Golfe à l’Atlantique

Analyses, informations et revue de presse sur la situation en Irak et du Golfe à l’Atlantique. Traduction d’articles parus dans la presse arabe ou anglo-saxonne.


Publié par Gilles Munier sur 8 Octobre 2019, 13:34pm

Catégories : #Irak, #Iran, #Mossoul

Déclaration du cheikh Jamal al-Dhari (revue presse : Iraqi National Project – 7/10/19)*

Depuis le mardi 1er octobre 2019, des mouvements spontanés de milliers d’Irakiens lancés depuis les réseaux sociaux par des jeunes qui n’ont plus rien à perdre, car exaspérés par le chômage, par une situation sanitaire et sociale catastrophique et par la corruption, défient chaque jour le pouvoir en place. Une jeunesse qui n’a connu que les guerres civiles, le terrorisme, les attentats, les embargos, les privations.

En une semaine, le bilan est effrayant : on dénombre plus de 100 personnes tuées et plus de 6.000 autres blessées dans des heurts violents et cela ne semble pas s’arrêter.

Malgré les coupures d’internet par les autorités dès le troisième jour des soulèvements afin de restreindre le droit de manifester publiquement et pacifiquement et d’endiguer les contestations, des vidéos de manifestations et des manifestants qui y ont laissé leur vie en martyr, passent de mains en mains dans Bagdad et les grandes villes d’Irak et arrivent jusqu’à l’étranger.

Ces grandes villes de la région de Bagdad et de l’Irak du Sud vivent désormais au rythme de l’alternance entre le calme inhabituel de quartiers plongés dans un couvre-feu imposé par les autorités et les salves de tirs des lieux où les opposants défient les forces de l’ordre, à coups de jets de pierres et de pneus brûlés.

La violence de la répression vue sur les vidéos choque profondément. Des manifestants pacifiques sont exécutés comme dans un ball-trap. Il n’y a qu’à regarder par exemple, la vidéo qui circule d’un manifestant brandissant le drapeau irakien en plein milieu d’une rue, alors qu’il est seul, non armé et complètement inoffensif et qui se fait exécuter et que ses secours subissent les mêmes tirs.

Les autorités nous disent dans un premier temps ne pas être responsables, que ce sont des snipers qui ne font pas partie des forces de l’ordre irakiennes, qu’ils appartiennent plutôt à des milices.

Pour autant, ces milices paramilitaires sont tolérées par le pouvoir en place ; ce sont pour la plupart des milices chiites, soutenues pour la plupart par l’Iran, qui refusent de s’intégrer dans l’armée régulière irakienne. D’ailleurs, ces milices paramilitaires se disent officiellement prêtent à soutenir le Gouvernement en place selon le récent communiqué du chef du Hachd al-Chaabi (coalition paramilitaire chiite soutenue par l’Iran).

Ce qui veut dire qu’aujourd’hui, ce sont des chiites qui tirent sur des chiites. Ce qui a eu été, dans un passé récent, un combat inter religieux entre différentes communautés (chiites contre sunnites par exemple) est devenu un combat social entre une population pauvre et sans espoir et une minorité corrompue, qui profite de la situation actuelle.

Pour autant, l’armée régulière et le ministère de l’Intérieur reconnaissent depuis le 07 octobre, qu’ils ont agi de façon disproportionnée dans la répression des manifestations. L’armée admet un « usage excessif  » de la force débordant des règles de l’engagement.

Il est de notoriété publique que les forces de sécurité régulières ont aussi tiré à hauteur d’hommes, et pas en l’air, sur les manifestants non armés et qu’elles sont donc responsables de certaines de ces violences et de ces meurtres et blessés.

Ainsi à Sadr City, des vidéos montrent des manifestants se mettre à couvert sous des rafales ininterrompues de tirs, parfois à l’arme lourde<. "Nous avons commencé à demander des comptes aux officiers qui ont commis ces erreurs", est-il indiqué dans un communiqué officiel de l’armée. Ainsi, les responsables seraient partout de simples officiers subalternes et non les officiers supérieurs (pourtant les premiers fusibles habituels) et donc encore moins les politiques au pouvoir. Mais qui dirigent ces officiers subalternes à qui on veut demander des comptes, qui donnent les ordres ? Pourtant, depuis le mardi 1er octobre, les autorités, et donc le Gouvernement, assurent s'en tenir aux "standards internationaux" et accusent des "tireurs non identifiés" qui selon elles visent manifestants et forces de l'ordre. Ainsi, le Premier ministre Abdel Adel Mahdi appelle au dialogue, à l’unité, à la cessation des manifestations et des violences. Belles paroles! Car on essaye donc de nous faire « prendre des vessies pour des lanternes » et cela marche, car toutes « les chancelleries » du monde occidental disent à ce jour, continuer à soutenir le Gouvernement en place et son actuel Premier ministre. Imaginons un seul instant en France, une répression similaire avec le même nombre de tués et de blessés en une semaine sur les mouvements des gilets jaunes, alors même que le Président Macron appellerait au calme et dirait ne pas être responsable de l’agissement des forces de l’ordre qui pourraient tirer et tuer à leur guise les manifestants. Cette position politique ne serait pas tenable et pourtant elle l’est en Irak. On retombe donc dans les fameuses formules du « Responsable, mais pas coupable » et du « Coupable, mais dispensée de peine » initiées en France en 1991 par Georgina Dufoix dans le scandale du sang contaminé. La situation présente est donc inacceptable, car elle relève de l’art de l’esquive. Ainsi, un Chef de gouvernement en Irak, car il s’agit d’un régime parlementaire, reconnaît implicitement qu’il est incapable de gouverner et de faire respecter les directives qu’il donne, puisqu’il appelle au calme, à la non-violence et au strict respect des règles d’engagement des forces de l’ordre dans la répression Les autorités en place, des hommes politiques aux officiers supérieurs, reconnaissent donc implicitement une situation d’anarchie en matière de respect du maintien de l’ordre. Le Chef de gouvernement et ses ministres de l’intérieur et de l’armée devraient en tirer les conséquences qu’ils sont incapables de « tenir leurs hommes » et de pouvoir faire respecter la moindre directive à leurs officiers supérieurs , eux-mêmes étant incapables de les faire respecter à leurs officiers subalternes, qui peuvent tirer à leur guise sur les manifestants et que par ailleurs, toute milice paramilitaire peut se substituer aux forces régulières sans aucun contrôle. On retombe donc dans une justice privée où la Loi du plus fort règne. La seule raison qui pourrait justifier le maintien du soutien des « chancelleries » occidentales vis à vis du Gouvernement en place face aux mouvements de répression violents et inappropriés, serait la peur de tomber dans un plus grand chaos. À défaut de faute pénale à ce jour, il y a une faute politique et morale inacceptables. Certes ces manifestations populaires aux allures de révolution qui ne dit pas encore son nom demandent le départ du Premier ministre, de l’ensemble des députés et le changement radical de régime. Car la constitution actuelle qui a instauré les quotas dans notre pays est source de division et de corruption. Il faudra bien qu’un jour, les causes à la source des problèmes actuels soient posés. Ces problèmes sont nombreux : le chômage des jeunes, la déliquescence des services publics, la corruption des élus, la mainmise de l’Iran sur le pays ; le limogeage récent d’un général « héros » de la reprise de Mossoul (Abdelwahab Al-Saadi) n’est que l’élément déclencheur. Les autorités, qui accusent des "saboteurs" et des "tireurs non identifiés" infiltrés de tirer sur les manifestants et les forces de l'ordre, se trompent de cibles et ne devraient pas chercher comme responsables de simples officiers subalternes en s’exonérant de toute responsabilité et de toute faute. En outre, les récentes décisions d’apaisement sociales du Premier ministre ce dimanche pour calmer la révolte ne devraient rien changer ; elles ne sont qu’une goutte d’eau dans un océan de misères et de pénuries et seront perçues comme de nouvelles promesses symboliques qui ne seront pas ou peu suivies d’effets Nous présentons nos plus sincères condoléances aux familles des victimes et tous nos vœux de prompt rétablissement aux blessés de ces manifestations. Nous condamnons l’incapacité du Gouvernement actuel à faire respecter les droits élémentaires de pouvoir manifester publiquement et pacifiquement dans notre pays, ainsi que la répression sanglante qui en a suivie. Nous soutenons la demande d’une enquête des Nations-Unies sur les violences commises et les morts lors de ces manifestations et invitons les gouvernements étrangers à plus de mesure dans le soutien du Gouvernement irakien actuel face à son discours de dédouanement face aux violences commises, alors même qu’il détient tous les rouages du maintien de l’ordre et de la répression, ou alors qu’ils reconnaissent son incapacité à gouverner et à assumer ses responsabilités. Car comme le disait le sociologue Gustave Le Bon, « l'anarchie est partout quand la responsabilité n'est nulle part ». Le cheikh Jamal al-Dhari est un des chefs de la tribu sunnite irakienne Al-Zoba. Il est le neveu de Harith al-Dhari, président de l'Association des savants musulmans irakiens (AMSI) considéré comme le chef spirituel de la résistance irakienne (décédé à Istanbul en mars 2015). Dans le monde arabe, la famille Al-Dhari est célèbre pour sa participation à la Révolution de 1920 contre l’occupation britannique de l’Irak. *Source : Iraqi National Project

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About Ginette Hess Skandrani

écologiste, membre co-fondatrice des verts, anti-colonialiste et solidaire des peuples opprimés du monde arabe, dont les Palestiniens et d'Afrique.