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Pompeo et Netanyahu ont ouvert la voie à la guerre avec l’Iran, et ils pressent à nouveau Trump



Publié par Gilles Munier sur 25 Mars 2020, 09:55am

Par Gareth Porter (revue de presse : Investig’Action – 23/3/20)*

Bien qu’elle ait évité de justesse la guerre avec l’Iran en janvier dernier, l’administration Trump continue de pousser à un conflit militaire généralisé. Les architectes de la guerre, Mike Pompeo et Benjamin Netanyahu, ont eu recours à une série de provocations cyniques pour forcer la main de Trump.

L’administration du président Donald Trump peut échapper au dernier conflit avec l’Iran sans guerre, mais une dangereuse escalade se profile à l’horizon. Et comme auparavant, les facteurs clés de la belligérance ne sont pas les chefs de milice irakiens indignés ou leurs alliés en Iran, mais le secrétaire d’État de M. Trump, Mike Pompeo, et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui cherche depuis longtemps à attirer les États-Unis dans une confrontation militaire avec l’Iran.

Tout au long de l’automne 2019, M. Netanyahu a ordonné une série de frappes israéliennes contre les alliés iraniens en Irak et contre les unités libanaises du Hezbollah. Lui et M. Pompeo espéraient que ces attaques servent de déclencheur à une guerre totale avec l’Iran. Comme on pouvait s’y attendre, les médias américains ont manqué l’histoire, peut-être parce qu’elle n’a pas réussi à consolider le récit universellement accepté d’un Iran hyper-agressif renforcé par l’échec de Trump à « dissuader » ce pays suite à la destruction d’un drone américain en juin, et une présumée attaque iranienne sur une installation pétrolière saoudienne en septembre.

Pompeo et John Bolton ont préparé le terrain pour la stratégie « tripwire » (NdT: fil tendu, déclencheur de piège) en mai 2019 avec une déclaration du conseiller à la sécurité nationale John Bolton citant « des indications et des avertissements troublants et progressifs », impliquant une menace iranienne sans fournir de détails concrets. Ce langage vague faisait écho à un vœu antérieur de M. Bolton selon lequel « toute attaque » de l’Iran, ou des forces par « proxy » (NdT: force agissant par procuration pour une autre), « sur les intérêts des États-Unis ou sur ceux de nos alliés sera contrée avec une force implacable ».

Puis est arrivée une campagne de fuites vers les principaux médias suggérant que l’Iran planifiait des attaques contre le personnel militaire américain. Le jour suivant la déclaration de M. Bolton, le Wall Street Journal a rapporté que des responsables américains non cités ont évoqué des « renseignements américains » montrant que l’Iran « a élaboré des plans pour cibler les forces américaines en Irak et possiblement en Syrie, pour orchestrer des attaques dans le détroit de Bab el-Mandeb près du Yémen par le biais de « proxies », ainsi que dans le Golfe persique avec leurs propres drones armés… ».

Le but immédiat de cette campagne était d’obtenir l’approbation de M. Trump pour des plans de contingence en vue d’une éventuelle guerre avec l’Iran, qui comprenait l’option d’envoyer autour de 120.000 soldats américains dans la région. Cependant, M. Trump s’est opposé à un tel plan de guerre, se plaignant en privé que MM. Bolton et Pompeo le poussaient à entrer en guerre avec l’Iran. Après la destruction par l’Iran du drone américain au-dessus du détroit d’Ormuz le 20 juin, MM. Pompeo et Bolton ont suggéré la possibilité de tuer le major général Qassem Soleimani en représailles. Mais M. Trump a refusé d’approuver l’assassinat du plus haut général iranien à moins que l’Iran ne tue d’abord un Américain, selon d’anciens et actuels responsables.

À partir de ce stade, la stratégie de provocation s’est concentrée sur la tentative de déclencher une réaction iranienne qui impliquerait une victime américaine. C’est alors que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’est impliqué, ainsi que ses militaires, comme acteur central dans ce drame. Du 19 juillet au 20 août, l’armée israélienne a mené cinq frappes contre des milices irakiennes alliées à l’Iran, faisant sauter quatre dépôts d’armes et tuant autant de miliciens chiites et d’officiers iraniens, selon les comptes rendus de presse.

Le bombardement israélien s’est intensifié le 25 août, lorsque deux frappes sur le quartier général de la brigade d’une milice pro-iranienne et sur un convoi de milice ont tué le commandant de la brigade et six autres miliciens, ainsi qu’une frappe de drone sur le quartier général du Hezbollah dans le sud de Beyrouth qui a fait sauter les fenêtres d’un des bureaux des médias du Hezbollah.

Netanyahu et Pompeo sabotent la tentative de diplomatie de MM. Trump et Macron

Derrière ces frappes, il y avait un sens de l’urgence de la part de M. Netanyahu dans la mesure où M. Trump jouait avec l’idée de chercher à négocier avec l’Iran. M. Netanyahou avait probablement appris les manoeuvres de Trump vers la détente par l’intermédiaire de M. Pompeo, qui avait longtemps été son principal contact dans l’administration. Le 26 août, le président français Emmanuel Macron a révélé qu’il travaillait à l’organisation d’une rencontre Trump-Rouhani. Netanyahu s’est plaint de la perspective de pourparlers américano-iraniens « à plusieurs reprises » avec son cabinet de sécurité dès le jour précédent les frappes.

Deux généraux israéliens à la retraite, le général Amos Yadlin et le général Assaf Oron, ont critiqué ces frappes parce qu’elles augmentent la probabilité de représailles sévères de la part de l’Iran ou de l’un de ses partenaires régionaux. Les généraux se sont plaints que les attaques de Netanyahu étaient « conçues pour pousser [l’Iran] à une réponse hâtive » et ainsi mettre fin au flirt de M. Trump avec l’Iran. C’était évidemment vrai, mais MM. Pompeo et Netanyahou savaient aussi que provoquer une attaque de l’Iran ou de l’un de ses alliés pourrait causer une ou plusieurs des pertes américaines qu’ils recherchaient par ailleurs. Et une fois le sang américain versé, M. Trump n’aurait aucun moyen de résister à l’autorisation d’une escalade majeure.

Le Kataïb Hezbollah et d’autres milices irakiennes pro-iraniennes ont blâmé les États-Unis d’être responsables la vague d’attaques israéliennes meurtrières contre leurs combattants. Ces milices ont répondu en septembre en lançant une série d’attaques à la roquette sur les bases du gouvernement irakien où les troupes américaines étaient présentes. Elles ont également frappé des cibles à proximité de l’ambassade américaine.

Cependant, le problème pour MM. Netanyahu et Pompeo fut qu’aucune de ces frappes ne tua un Américain. De plus, les responsables des services de renseignement américains savaient, grâce à la surveillance par la NSA des communications entre l’IRGC (NdT: Corps des Gardiens de la Révolution Islamique) et les milices, que l’Iran avait explicitement interdit les attaques directes contre le personnel américain.

Netanyahou s’impatientait. Pendant plusieurs jours, entre fin octobre et début novembre, il a rencontré son cabinet de sécurité nationale pour discuter d’une nouvelle attaque israélienne visant à précipiter une éventuelle guerre avec l’Iran, selon des rapports de l’ancien ambassadeur israélien Michael Oren. M. Oren a laissé entendre comment une guerre avec l’Iran pourrait commencer. « Peut-être qu’Israël fait une erreur de calcul en frappant une cible particulièrement sensible », a-t-il suggéré. Ce qui, selon lui, pourrait déclencher « une grande guerre entre Israël et l’Iran ».

Mais le 27 décembre, avant même que M. Netanyahu ne puisse mettre une telle stratégie en œuvre, la situation a changé de manière spectaculaire. Un barrage de roquettes a frappé une base irakienne près de Kirkuk où étaient stationnés des militaires américains, tuant un contractant militaire américain. Soudain, M. Pompeo avait l’ouverture dont il avait besoin. Lors d’une réunion le lendemain, M. Pompeo a fait croire à M. Trump que des « proxies » iraniens avaient attaqué la base, et l’a exhorté de « rétablir la dissuasion » avec l’Iran en adoptant une riposte militaire.

En fait, les responsables américains et irakiens sur place n’étaient pas parvenus à une telle conclusion, et l’enquête menée par le chef des services de renseignement de la police fédérale irakienne de cette base venait juste de débuter le même jour. Mais M. Pompeo et ses alliés, le secrétaire à la défense Mark Esper et le général Mark A. Milley (président des chefs d’état-major), ne souhaitaient pas attendre sa conclusion.

Une tromperie amène les États-Unis et l’Iran au bord de la guerre

Les résultats des investigations irakiennes ultérieures ont révélé que le barrage de roquettes avait été lancé depuis une zone sunnite de Kirkouk où se tenait une forte présence de l’État Islamique, et que les combattants de l’EI avaient mené trois attaques non loin de la base sur les forces irakiennes qui y étaient stationnées au cours des dix jours précédents. Les interceptions de signaux américaines n’ont trouvé aucune preuve que les milices irakiennes ont abandonné leur politique consistant à éviter à tout prix les pertes américaines.

Tenu dans l’ignorance par M. Pompeo de ces faits cruciaux, M. Trump a accepté de lancer cinq frappes aériennes contre le Kataïb Hezbollah et une autre milice pro-iranienne sur cinq sites en Irak et en Syrie, qui ont tué 25 miliciens et en ont blessé 51. Il pourrait aussi avoir donné son accord de principe au meurtre de M. Soleimani lorsque l’occasion s’est présentée.

L’Iran a répondu aux attaques contre ses alliés de la milice irakienne en approuvant une violente manifestation à l’ambassade américaine à Bagdad le 31 janvier. Les manifestants n’ont pas pénétré dans le bâtiment de l’ambassade lui-même et ont été arrêtés brusquement le même jour. Mais Pompeo a réussi à persuader Trump d’autoriser l’assassinat de Qassem Soleimani, la deuxième personnalité la plus puissante d’Iran, vraisemblablement en martelant le thème du « rétablissement de la dissuasion » concernant l’Iran.

Soleimani était non seulement le deuxième homme le plus puissant d’Iran et la figure principale de sa politique étrangère, mais il était aussi idolâtré par des millions de citoyens les plus nationalistes du pays. Le tuer dans une attaque de drone était une invitation ouverte à l’affrontement militaire que MM. Netanyahou et Pompeo recherchaient désespérément.

Pendant la semaine cruciale du 28 décembre au 4 janvier, alors que M. Pompeo faisait pression sur M. Trump pour qu’il riposte contre l’Iran non pas une mais deux fois, il était clair qu’il se coordonnait étroitement avec M. Netanyahu. Durant cette seule semaine, il a parlé au téléphone avec M. Netanyahou à trois occasions.

Ce que MM. Pompeo et Netanyahu n’auraient pas pu anticiper, c’est que l’attaque en représailles de missiles de l’Iran sur le secteur américain de la base aérienne tentaculaire Al-Asad en Irak serait si précise qu’elle marquerait des impacts directs sur six cibles américaines sans tuer un seul Américain. (Les membres des services américains ont été sauvés en partie parce que les roquettes ont été tirées après que le gouvernement irakien ait transmis un avertissement de l’Iran pour s’y préparer). Comme aucun Américain n’a été tué lors de cette frappe, M. Trump a de nouveau décidé de ne pas exercer de nouvelles représailles.

Vers une autre provocation

Bien que MM. Pompeo et Netanyahou n’aient pas réussi à allumer un conflit militaire avec l’Iran, il y a de bonnes raisons de croire qu’ils essaieront encore avant que tous deux ne soient forcés de quitter leurs positions ou leur pouvoir.

Dans un article pour the Atlantic en novembre dernier, l’ancien ambassadeur israélien Michael Oren a mis en évidence la déclaration de M. Netanyahu disant qu’il serait « préférable que le conflit [avec l’Iran] ait lieu pendant l’actuelle administration [Trump], sur laquelle on peut compter pour fournir à Israël les trois sources d’aide américaine qu’il reçoit traditionnellement en temps de guerre », plutôt que d’ »attendre plus tard ».

Oren n’est pas le seul fonctionnaire israélien à suggérer qu’Israël va probablement aller encore plus loin dans les frappes contre des objectifs en Iran et chez ses alliés en 2020. Après avoir écouté le chef d’état-major de l’armée israélienne Aviv Kochavi s’exprimer fin décembre, le correspondant militaire de Haaretz Amos Harel a rapporté que le chef de l’armée israélienne a donné la nette impression qu’une « confrontation plus sérieuse avec l’Iran dans l’année à venir était une nécessité presque incontestable ». Ses entretiens avec des militaires et des politiques israéliens ont en outre indiqué qu’Israël « intensifierait ses efforts pour frapper l’Iran dans le nord ».

Il est choquant de constater que M. Pompeo a exploité la pandémie de coronavirus pour imposer des sanctions encore plus sévères à l’Iran tout en intimidant les entreprises étrangères pour empêcher que les fournitures médicales dont le besoin est urgent n’entrent dans le pays. L’approche de l’élection présidentielle donne à M. Pompeo et à M. Netanyahu une puissante raison de planifier une nouvelle attaque, ou une série d’attaques visant à entraîner les États-Unis dans une éventuelle confrontation d’Israël avec l’Iran.

Les militants et les membres du Congrès soucieux de garder les États-Unis hors de la guerre avec l’Iran doivent être parfaitement conscients du danger et prêts à réagir de manière décisive dès la provocation se produit.

Gareth Porter est un journaliste d’investigation indépendant qui couvre la politique de sécurité nationale depuis 2005 et a reçu le Prix du Journalisme Martha Gellhorn en 2012. Son dernier livre, The CIA Insider’s Guide to the Iran Crisis, co-écrit avec John Kiriakou, vient de paraître en février.

*Source : Investig’Action

Version originale: The Grayzone

About Ginette Hess Skandrani

écologiste, membre co-fondatrice des verts, anti-colonialiste et solidaire des peuples opprimés du monde arabe, dont les Palestiniens et d'Afrique.