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Pour les Kurdes d’Irak, l’Europe est « un paradis où les gens réalisent leurs rêves »


Publié par Gilles Munier sur 17 Novembre 2021, 09:59am

Catégories : #Irak, #Kurdistan

Des réfugiés kurdes à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, près de Narewka, le 9 novembre 2021. WOJTEK RADWANSKI/AFP

Entretien

Mera Jasm Bakr est chercheur associé au bureau Syrie-Irak de la Fondation Konrad Adenauer. Il travaille sur les racines de l’émigration kurde, ce qu’il l’a amené à parcourir les zones rurales du Kurdistan d’Irak, à la rencontre de jeunes dont l’unique rêve est de rejoindre le Vieux Continent.

Par Julie Connan (revue de presse : La Croix – 16/11/21)*

La Croix : Pourquoi les Kurdes rêvent-ils à ce point de gagner l’Europe ?

Mera Jasm Bakr : Les candidats à l’exil viennent surtout de zones rurales, comme Said Sadiq, Darbandikhan et Ranya. Mais pour comprendre les racines du phénomène, il faut remonter à la chute du régime baasiste en 2003 quand toute l’infrastructure de districts ruraux a été détruite. Après la formation du nouveau gouvernement irakien, des milliards de dollars ont été distribués aux deux partis au pouvoir, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK).

Mais au lieu d’utiliser cet argent pour réhabiliter ces zones et rebâtir l’infrastructure économique, ils ont massivement investi dans le secteur sécuritaire et dans l’administration. Au Kurdistan, il y a 1,2 million de fonctionnaires sur 6 millions d’habitants ! Mais avec la crise de 2014, la guerre avec l’État islamique et la chute des prix du pétrole, Bagdad a arrêté d’envoyer cet argent au pouvoir kurde, si bien que les fonctionnaires n’ont pu être payés et que la situation économique s’est très vite dégradée.

Depuis, les jeunes Kurdes, même diplômés, savent qu’ils n’ont aucune chance de trouver du travail. Il y a un énorme désenchantement. Même quand je leur demande le rapport à leur patrie, ils me rient au nez. « Une patrie, c’est un endroit où on se sent à l’aise, en sécurité et où on peut vivre dans la dignité ! », m’a répondu l’un d’eux.

C’est pareil pour les familles qui n’ont pas pu se bâtir un avenir, mais veulent en offrir un à leurs enfants. Le père d’un jeune homme mort il y a quelques jours vers la frontière polonaise m’a dit aujourd’hui lors de ses obsèques : « Je ne pouvais pas aider mon enfant. »

Assiste-t-on aussi à un phénomène d’entraînement ?

M. J. K. : La diaspora kurde est très importante en Europe. Au Kurdistan, il est impossible de rencontrer quelqu’un qui n’ait pas un frère, un cousin, un ami qui ait émigré. Alors ils échangent sur les opportunités de travail, le système de santé, la vie. Et il y a une énorme pression de groupe. L’Europe est pour eux « un paradis où les gens vont et réalisent leurs rêves ».

Ont-ils conscience qu’ils sont instrumentalisés politiquement ?

M. J. K. : Ils ont une compréhension élémentaire de ce qui se joue avec Minsk, mais voient tout de même cette crise comme une opportunité. Ils n’ont plus besoin de prendre de bateau pour traverser l’Europe, il suffit d’un billet d’avion et de passer la frontière. La Biélorussie est une porte de sortie vers l’Europe.

Quel procédé utilisent-ils pour quitter le Kurdistan ?

M. J. K. : C’est tellement facile. Il n’y a pas besoin de disposer d’un savoir particulier. Il suffit d’aller dans une agence de voyages, de demander un « package » pour la Biélorussie et de se mettre d’accord sur un prix. Ces packages comprennent le visa, le vol et l’hôtel à Minsk. Depuis la crise avec Minsk, ces agences font preuve d’un peu plus de discrétion, et le processus s’est un peu compliqué. Mais il y a beaucoup de façons d’y arriver. Les gens prennent désormais un visa biélorusse et un visa pour Dubaï puis réservent un vol pour Dubaï où ils s’envolent pour Minsk.

Les gouvernements irakien et kurde ont-ils les moyens de réguler ce phénomène ?

M. J. K. : Le gouvernement n’a pris aucune mesure quand il était encore temps de le faire. L’annonce par exemple de la fermeture des consulats biélorusses est intervenue une fois que les visas avaient déjà été émis ! Il aurait suffi de dire qu’avec un visa biélorusse plus personne ne pourrait plus quitter l’Irak.

*Source : La Croix

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