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Quelle menace pour quelle démocratie ?


Par Badi’a Benjelloun

Le blog de Paul Jorion est répertorié comme le site économique francophone le plus fréquenté de la toile. Il a publié il y a quelques jours un texte intitulé « La démocratie menacée » (1). Formellement très équilibré, il se compose de deux parties, chacune d’entre elles se subdivisant en deux chapitres.
La thèse avancée peut tenir en deux mots.
La démocratie a deux ennemis extérieurs, les transnationales et le terrorisme, et un ennemi intérieur, l’extrême droite xénophobe dont le discours s’alimente justement de ce terrorisme à la figure étrange à la fois étrangère importée et indigène.

Quelle menace pour quelle démocratie ?

Écartons rapidement les arguments seconds en posant et en reconnaissant comme insignifiantes voire inexistantes les différences de posture idéologique ou programmatique entre le parti de l’héritière Le Pen et la droite républicaine telle qu’incarnée par Sarkozy ou par son émule Coppé.

Il y est donc annoncé que les régimes démocratiques occidentaux, cette configuration institutionnelle où le peuple abandonne totalement son pouvoir législatif à des représentants élus à intervalle réguliers et choisis dans un panel restreint de personnel dédié professionnellement à cette fonction, vivent peut-être leurs dernières heures.
La menace existentielle première émanerait de firmes transnationales.
Ce type d’appréciation est inactuel.
D’abord les pays européens ont perdu toute latitude souveraine en matière de politique économique et de politique étrangère. Le traité de Lisbonne, adopté en violation de la volonté populaire qui l’avait refusé par référendum en 2005 sous sa forme première, a inscrit constitutionnellement des règles économiques qui ôtent toute latitude aux gouvernements européens en matière budgétaire. Les décisions prises par les commissions européennes s’imposent à tout gouvernement de l’Union. Même en matière juridique, les avis de la Cour européenne de justice prévalent et peuvent invalider des jugements pris par des cours nationales.
De nos jours, il ne peut plus être ignoré que chaque député européen et chaque commissaire est courtisé voire enseigné et chapitré par une armée de lobbyistes qui finissent, par des pressions plus ou moins douces, par imposer leur point de vue et leurs intérêts. Le Parlement européen n’a qu’une fonction d’apparat, purement consultative.
Récemment, la France s’est comportée en agent purement exécutif d’une firme transnationale en allant porter le fer et le sang au Mali. La couleur affichée de l’exécutif français importe peu en la matière. La déstabilisation récente du Sahel a été l’œuvre en particulier de la France enrôlée par l’OTAN. La performance est à saluer, 100.000 morts libyens sous les bombes françaises en quelques semaines, la destruction d’un pays et le déversement de l’arsenal libyen aux mains de milliers d’émigrés maliens qui ont perdu les moyens de subsistance adressés aux familles restées au pays d’origine.
Un citoyen français cynique rétorquera, certes, cette guerre de faible coût au total assure l’accès aux ressources d’uranium pour Areva, mais en même temps, elle permet aux particuliers et à ce qui reste de l’industrie française une électricité très peu chère.
Si l’on se place du point de vue des droits de l’homme que ce texte semble porter au plus haut, cette intervention est inacceptable. Pas une voix audible française ne s’est élevée contre elle.
On peut donc en inférer que les droits de l’homme sont à prendre dans leur sens restreint, en tous les cas, ils ne sont pas valides pour des sphères hors une certaine « communauté » nationale (sic dans le texte). Ces mêmes droits de l’homme tels que formalisés dans les diverses constitutions sont l’invention d’humanistes et de philosophes des « Lumières ». L’un d’eux avançait que ce qui n’est pas universalisable n’a pas de valeur ou n’en serait pas.

L’actuel Président de la République française ne diffère de son prédécesseur que par la manière de haranguer son public désemparé, paralysé et inquiet de ne pouvoir payer les traites de la maison ou de la voiture dans un futur proche, le chômage se faisant de plus en plus présent dans les familles.
Pierre Larouturou dans l’un de ses derniers livres assure que le dernier personnage reçu par Sarkozy, alors à la magistrature suprême, tard dans la soirée était Michel Pébereau.
Sans aucun doute, nous saurons sous peu quel banquier,  conseiller ultime, reçoit Hollande à l’Élysée après le souper.
Les États sont affermés par les transnationales.
La démonstration en serait fastidieuse.
Sans le déficit énorme de la firme Halliburton liée en particulier aux procès de ses employés atteints d’asbestose, il est possible que les USA ne se soient pas engagés dans cette guerre impériale et ruineuse qui a détruit l’Irak et tué de manière directe ou indirecte des millions de civils.
Le terrorisme est condamnable parce qu’il s’adresse à des civils, qu’il poursuit des buts politiques et/ou économiques en diffusant une peur inextirpable dans les populations.
Soit, mais alors quel qu’il soit.
D’où qu’il émane, d’individus, de groupes politiques ou même et surtout d’États.
L’usage de la bombe thermonucléaire contre les populations de Hiroshima et Nagasaki ne correspondait à aucune nécessité polémologique. Il a été l’initiateur de cette guerre dite froide qui a permis d’entretenir le mythe assorti d’une peur qu’une armée de communistes est toujours sur le point d’envahir le monde libre.
Il peut être répertorié comme l’acte terroriste le plus grave jamais recensé.
Depuis, la liste des actes terroristes commis par différents États est longue.
Ils ont été principalement le fait de ces fameux régimes démocratiques occidentaux en dehors de leurs territoires.
Pour autant, la « communauté » de leurs populations doit-elle y être indifférente ?
Par ailleurs, l’opinion dite publique, même forgée au tranchant de medias dominants aux mains de puissances industrielles ou financières qui exaltent le fait divers, voire le produisent, pour mieux taire les vrais enjeux, ne place pas le terrorisme dans ses préoccupations premières.

Marx qui n’avait rien de marxiste avait renoncé à diriger le parti communiste.
Son Manifeste est le déroulement de constatations et d’évidences qui auraient dû mobiliser les ouvriers de la première puissance industrielle.
La classe ouvrière anglaise s’était embourgeoisée. Une partie a émigré, conquise par la fièvre de l’or. L’autre part, la sédentaire, a alors connu une situation plus confortable, elle croquait une part de la plus-value extirpée aux colonies. Dépité par le prolétariat qui ne se constituait pas pour s’abolir, il s’est consacré à l’écriture de son Capital inachevé. Il s’amusait à apprendre toutes les langues, en particulier pour comprendre les différents régimes fonciers et alimenter sa science matérialiste. Il a alors pris en charge la question de l’impérialisme et ce qu’elle impliquait comme lutte d’une périphérie surexploitée par un centre.

Le terroriste nigérian à la machette est un lumpen prolétaire.
De façon itérative, les derniers actes terroristes abondamment relayés ont été le fait d’individus connus de longue date des services de renseignements des pays concernés. Merah l’assassin assassiné à Toulouse a été approché par la DCRI, les frères Tsamaev de Boston signalés au FBI par la Russie ont un oncle collaborateur notoire de la CIA. Le MI5 aurait tenté de recruter Michael Adebolajo, l’égorgeur de Londres.
La catastrophe écologique induite par British Petroleum dans le golfe du Mexique est mineure à côté de la dévastation du golfe du Niger.
La ressource halieutique est définitivement détruite. L’urgence est de s’en indigner, de le dénoncer. Combien d’enfants malnutris morts tous les ans de notre mode de vie non négociable ?

Comme est lumpen à sa manière dévaluée et ses privilèges exorbitants une bourgeoisie supranationale, sans patrie, sans communauté revendiquée. Elle fait élire des Cameron, des Blair, des Hollande et des Sarkozy, des caricatures de Louis-Napoléon et Louis-Philippe, eux-mêmes figures archaïques, pour ne pas installer directement les seuls qui ont le pouvoir, des Lloyd Blankfein. Dans les formes dégradées de ce que sont devenues les entités nationales européennes, l’Union Européenne n’a pas hésité à placer au pouvoir des ex-banquiers sans prendre la peine de passer par la case électorale pour régler les problèmes d’insolvabilité des institutions financières et des États.

Ce n’est pas la masse indéterminée des 99% qui a unifié le monde, la vraie classe qui a réalisé le dépassement des nations est la fraction financière, celles des agioteurs et des spéculateurs, de la bourgeoisie.
Les frontières sont abolies.
L’a-t-on assez remarqué ?
Pas pour le migrant « économique » chassé de son pays par des guerres sinon initiées au moins entretenues par les pays occidentaux ou par un désastre économique ou écologique.
Dans cette scène étendue à la planète, comment continuer à jouer la comédie de la démocratie ?

L’histoire bégaie.
Elle peut hésiter encore longtemps.
Ce ne sera pas la science, quel que soit le talent du maître, qui instruira le peuple pour une prochaine insurrection. Il sait déjà, confusément ou précisément. Il n’accorde que peu de foi aux bonimenteurs de la politique et va de plus en plus en karpois, dans les jardins, plutôt que de porter son bulletin dans l’urne. Quand il sacrifie à son « devoir de citoyen », c’est surtout pour écarter celui dont le mandat s’achève.

L’histoire finira peut-être par trouver l’inspiration pour parler une langue qui ne soit celle d’un petit nombre qui a des porte-voix mais qui en use de façon incantatoire voire simplement déclamatoire.
Les démocrates occidentaux devraient se préoccuper des conditions de travail, salaires inclus, des Bengalis plus qu’ils ne le font. Pour l’instant, ils ne font que déplorer les effets des réformes structurelles qui dévaluent les salaires de leurs autochtones. Ces mêmes mesures imposées par le FMI et la Banque Mondiale au service des banques privées occidentales, ont saigné les travailleurs du tiers-monde pendant plus de cinquante ans pour servir les intérêts de dettes souvent indignes.

Seule la conscience absolue aiguë et agissante que cette humanité est la seule communauté qui soit la nôtre pourra libérer les démocrates occidentaux de leur aliénation. Il n’y a pas eux et nous. Le monde occidental s’est dilaté à toute la planète. Les univers ne sont pas parallèles mais intriqués.
Et l’ordre n’est pas commutatif comme il se dit en algèbre des matrices quantiques. Il y a un monde en effet qui domine les autres.
Les Français par exemple étaient impliqués par l’agissement de leurs gouvernements successifs dans la justification et la perpétuation de la dictature Benalienne. Qu’avons-nous fait une fois la révolution initiée en Tunisie ? Rien, nous sommes restés spectateurs, juste un peu dérangés de ne pouvoir aller au soleil en low cost.
En premier et dernier ressort, le destin de la Tunisie est entre les mains des prêteurs internationaux. Le reste est de la mauvaise littérature, des formes très secondaires d’une idéologie arriérée, inepte et conservatrice, aussi bien celle de l’observateur de cette rive que celle de l’observé sur l’autre.

Badi’a Benjelloun
25 mai 2013.