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SYRIE « Le Bien et le Mal c’est fait pour les Walt Disney, pas trop pour la réalité ni le journalisme.»


Breizh-info.com,
Syrie. Julien Rochedy sur la désinformation

18/12/2016 – 07H30 Damas (Breizh-info.com) – Julien Rochedy – que nous avions déjà interrogé par le passé – est parti en Syrie dernièrement afin de réaliser le reportage intitulé : “Syriennes” . Un reportage réalisé par TV Libertés.

On y découvre le point de vue de femmes et filles syriennes, libres de faire leurs études, de pratiquer leurs passions ou d’exercer leur profession, dans la peur qu’elles ressentent tous les jours depuis le début du conflit Syrien de voir les rebelles islamistes triompher. Ce reportage permet d’offrir un autre angle sur le conflit le plus sanglant de ce début de XXIe siècle, afin de comprendre une réalité bien plus complexe que celle qui nous est montrée par les grands médias traditionnels.

Nous l’avons cette fois-ci interrogé sur un conflit complexe – et autour duquel une désinformation gigantesque a été orchestrée depuis 2011 par les médias subventionnés. Les lignes ci-dessous sont la retranscription de l’entretien audio qu’il nous a accordé.

Breizh-info.com : Qu’est ce qui vous a amené à faire ce reportage sur des femmes de Syrie ?

Julien Rochedy : Suite à mon premier voyage en Syrie réalisé avec des parlementaires français, et à la suite de nombreuses discussions avec des Syriens habitant en France et que je connaissais, j’ai été très marqué par la liberté des femmes dans ce pays. Et par ce qu’elles me racontaient régulièrement sur la nature de ce conflit, de cette crise, et j’étais excédé de voir que dans nos grands médias n’étaient jamais retranscrites leurs paroles à ces filles, à ces Syriens là, qui pourtant constituent l’immense majorité du peuple syrien.

Devant repartir en Syrie pour de multiples raisons, je me suis dis que j’allais en profiter pour prendre une petite caméra avec moi et tenter de faire un reportage citoyen, c’est à dire faire le travail qu’auraient du faire les journalistes français depuis bien longtemps. Je me suis baladé à Damas, j’ai interviewé des gens que je connaissais, des gens que je rencontrais par hasard, et j’ai pu sortir ce document qui permet d’ajouter à l’objectivité sur ce conflit. On a, pour la première fois ce qui est quand même hallucinant, un autre regard sur la Syrie et sur la guerre qui s’y déroule.

Breizh-info.com : Quelqu’un qui aurait regardé les médias mainstream et subventionnés uniquement, et cela depuis 2011, et qui irait aujourd’hui en Syrie, ne serait il pas confronté à un énorme décalage entre ce qu’on lui a raconté et la situation là-bas ?

Julien Rochedy : Si évidemment. Entre ce qu’on nous raconte et ce qui se passe là bas il y a une différence énorme. D’une manière plus générale, la réflexion que nous devons avoir, c’est que normalement, le journalisme doit constituer un contre pouvoir, et on s’aperçoit pourtant qu’au niveau des différents conflits ou hostilités engagés par la France depuis au moins vingt ans , la presse mainstream suit sans réfléchir les visées politiques de l’État français. C’est hallucinant. Depuis la guerre du Kosovo, les médias subventionnés se font le relais permanent des visées politiques de la France alors que normalement le journalisme est là pour tenter de rééquilibrer les choses, d’apporter une réflexion plus profonde, complexe, sur les évènements et conflits qui sont rarement manichéens. Le Bien et le Mal c’est fait pour les Walt Disney, pas trop pour la réalité ni le journalisme.

Dans le cadre du conflit syrien, on s’est aperçu et on s’aperçoit encore (comme avec la libération d’Alep) que les médias ont pris parti pour les rebelles avec un zèle hallucinant qui a fait qu’on ne comprend rien à ce conflit. La désinformation est extraordinaire sur absolument tout ; aujourd’hui, pour essayer de comprendre quelque chose à la crise syrienne, il faut aller sur des médias étrangers ou sur place directement. C’est tragique qu’en France, les médias en soient arrivés là.

Breizh-info.com : Quels sont les intérêts de la presse subventionnée à mentir à ce point sur le régime de Bachar el Assad, sur la crise en Syrie, et plus globalement, à ne pas être un contre pouvoir ?

Julien Rochedy : Il y a d’un côté des visées politiques très claires. Le conflit en Syrie est né pour des raisons géostratégiques, géopolitiques, et cela, on peut en discuter. Il y avait un intérêt de la France, j’en ai déjà parlé, au sujet d’un gazoduc qui devait traverser la Syrie et auquel Bachar el Assad a dit non, ce qui a quasiment provoqué l’hostilité française a son égard. La Syrie participe de l’axe chiite qui va de l’Iran au Liban et c’est un axe qu’il faut casser si on est du côté des alliés saoudiens ou du Qatar sunnite. Il y a plein d’intérêts qui poussent les puissances néo-conservatrices à détruire la Syrie de Bachar el Assad, ça on le sait.

Mais les médias, au lieu de raconter cela et d’analyser cela, prennent le parti des visées politiques, avec un prisme émotionnel. On peut par ailleurs pour ces médias subventionnés considérer qu’ils sont de grands manipulateurs et qu’ils maitrisent le dessous des cartes mais ce n’est même pas le cas. Pour connaitre un bon nombre de journalistes français, ils font cela plus par bêtise que par vice.

Concernant les théories du complot, sans doute y a t’il des intentions malsaines au plus haut niveau, mais pour connaitre les journalistes je vous assure que c’est avant tout de la bêtise. Il y a en France – et c’est François Furet, grand historien français qui en a parlé dans ses oeuvres – un mythe révolutionnaire. Pour un participant de la classe intellectuelle française, parisienne, de Saint Germain des Prés, il applique le schéma révolutionnaire classique français à toutes les situations internationales.

C’est à dire que ce schéma révolutionnaire lui fait avoir une vision toujours et exclusivement positive des révolutions contre des régimes qui seraient autoritaires ou dictatoriaux. Et en fait, ce mythe révolutionnaire français , celui de la Révolution française qui serait quelque chose d’exceptionnel, où le gentil peuple se libérait d’un roi despotique , ils l’appliquent partout, et notamment à la Syrie. Dès qu’ils entendent parler de résistants, de rebelles contre un pouvoir autoritaire et contre un « dictateur », sans réfléchir, ils soutiennent de facto les révolutionnaires et les résistants quels qu’ils soient.

Sauf qu’encore une fois, c’est beaucoup plus compliqué que cela en Syrie et il faut sortir de ces schémas simplistes et hallucinants d’un point de vue du concret et du réel. La révolution syrienne, depuis le départ, ce sont des appels à la résistance partis des mosquées ; on sait que le petit peuple syrien a longtemps été travaillé dans les écoles et les mosquées ouvertes par l’Arabie Saoudite dans les années 90. On sait que cela participe d’un élan global, d’une remontée de l’islamisme radical et violent au Proche et au Moyen-Orient, dont l’unique objet est de détruire les États-Nations laïcs construits sur le modèle occidental.

Lorsqu’en plus, il y a a la tête de ces États des dirigeants qui ne sont pas sunnites – Bachar Al Assad est alaouite – du coup c’est encore pire pour eux. C’est ce contexte là qui a créé la crise syrienne et on ne peut pas appliquer le schéma bisounours d’un gentil peuple pour les libertés contre un méchant dictateur. On aurait aimé que les journalistes soient là pour nous l’expliquer plutôt que de nous raconter n’importe quoi.

Breizh-info.com : Lorsque l’on regarde votre reportage, on a presque l’impression que la femme de Damas est finalement plus libre qu’une femme à Sarcelles , à Sevran, ou dans certains quartiers islamisés de France et d’Europe ? Est-ce le cas ?

Julien Rochedy : C’est l’une des raisons pour laquelle je me suis intéressé au conflit syrien. Je connais beaucoup de patriotes français qui s’interrogent sur ma propension à vouloir défendre cette Syrie là et qui disent « on s’en fout, c’est un pays étranger, pourquoi ne pas se préoccuper que de la France ?».

La réalité, c’est que ce que les Syriens vivent face à l’islamisme radical , eux le vivent depuis bien longtemps alors que nous nous commençons à le vivre désormais. Ce combat est quasiment d’un même tenant. Cette société qui était laïque et qui soutenait la promotion et la liberté de la femme (elles peuvent étudier, pratiquer leurs arts, avoir des postes importants dans la société) est aujourd’hui en danger au Proche-Orient à cause des islamistes.

En Syrie, à cause de cela on voit de plus en plus de femmes porter le voile ; le communautarisme islamiste devient de plus en plus fort, certains quartiers sont interdits aux femmes à Damas même, ce qui n’était pas le cas il y a encore dix ans. En parallèle, nous, à cause de la très « intelligente » politique d’immigration qu’ont mené les gouvernements français, nous sommes en train de vivre la même chose.

Combattre l’islamisme radical au Proche-Orient, c’est aussi participer de le combattre en France, parce que nous sommes exposés aux mêmes périls. La Syrie a simplement quelques années d’avance sur nous.

Breizh-info.com : Quelle vision ont ces femmes syriennes que vous avez interrogé, de la France et de sa politique ? Y a t’il une animosité vis à vis des français par rapport à cela ?

Julien Rochedy : La plupart ne comprennent pas, ou n’ont pas envie de comprendre. Ce que disent les Syriens et qui est hallucinant pour eux, c’est de voir que la France est touchée par des attentats islamistes, qu’elle a des problèmes de communautarisme islamiste, qu’elle est agressée et qu’elle est donc censée se battre contre eux (ce qu’elle dit en tout cas). Et qu’en même temps, elle aide les islamistes et les arme en Syrie. Rendez-vous compte de l’incompréhension totale qui peut régner en Syrie !

Ce qui est beau, ce qui est touchant, c’est de voir à quel point la France, malgré les bêtises, et erreurs de tous ces gouvernements depuis des dizaines d’années, continue de jouir d’un prestige immense grâce à notre passé. Quand un Français comme moi y va et essaie simplement de comprendre et de parler, d’être objectif et gentil avec ce peuple, ils réagissent très bien et sont forts aimables avec vous. Et ils ont encore une bonne image de la France. On bénéficie de notre glorieux passé tandis que nos gouvernements passent leur temps à le dilapider, à le détruire, à saper notre image dans le monde.

Les Syriens ont un regard perplexe sur le gouvernement français, mais pour ce qui est des Français, il n y a aucun problème. Ils souhaitent juste être compris.

Breizh-info.com : concrètement, sur quoi va aboutir la victoire remportée à Alep ? Quel est l’avenir de la Syrie ?

Julien Rochedy : Pour le moment, c’est déjà une belle victoire que la reprise d’Alep, deuxième ville et poumon économique de la Syrie. Il reste beaucoup de territoires aux mains des islamistes. La Syrie n’est pas encore sauvée, loin de là, mais le conflit a pris un tournant positif puisque maintenant les grands axes et les poumons économiques ont été repris par le gouvernement légitime syrien.

La peur que l’islamisme radical triomphe en Syrie commence à s’éloigner. Mais le danger reste toujours présent. A Damas, on assiste pas seulement à un conflit classique militaire. La ville est sous état d’urgence – autre chose que ce que nous vivons à Paris – il y a de nombreux attentats dans la ville qui font des victimes civiles (personne n’en parle évidemment). Il y a aussi une guerre asymétrique qui est menée, car les Syriens du quotidien vivent avec les attentats et le terrorisme depuis des années.

Dans mon reportage, ce qu’il faut savoir c’est que toutes les filles que vous voyez, qui ont l’air heureuses, qui sourient, je connais leur véritable histoire, et toutes ont échappé à des attentats, à des prises d’otages, et ont vu des morts autour d’elles etc. Leur témoignage méritait d’être entendu en Occident.

Breizh-info.com : Quelle image ont ces hommes et ces femmes de Syrie vis à vis de tous ceux qui ont fui le pays (contraints ou pas) et que nous appelons ici « migrants » ?

Julien Rochedy : Ça dépend. J’ai parlé avec des Syriens qui comprenaient ces départs tout en espérant de tout coeur qu’ils rentrent très prochainement au pays. Mais pour être honnête j’ai parlé avec certains qui ont honte. Car ce qu’il faut savoir, encore une fois, c’est que l’Europe n’a jamais connu d’immigration syrienne si ce n’est des médecins ou des intellectuels. Aujourd’hui que le nom Syrien – car c’est un peuple très fier – puisse être associé à des migrants misérables, c’est une véritable honte pour eux et ils en pleurent.

J’ai vu des gens pleurer devant moi en me disant « c’est pas croyable qu’on assimile la Syrie à des migrants qui puissent en plus commettre des choses détestables dans les pays d’Europe qui les accueille ». C’est une honte pour les Syriens civilisés , c’est à dire la Syrie que je défends.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Photos : DR
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