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Syrie : Une guerre confessionnelle inspirée et alimentée de l’extérieur Témoignage


silviacattori.net

Un témoin (*) raconte ce qui s’est véritablement passé ces dernières semaines dans le quartier qui abrite le tombeau de Sayyda Zaynab (**), un haut-lieu de pèlerinage. Il décrit avec quelle férocité les troubles fomentés par des groupes sunnites se sont déroulés. Son récit, fondé sur des faits précis démontre que, contrairement à ce qui est rapporté par la presse internationale, « les rebelles » ne sont pas les « gentilles » victimes de l’armée régulière mais des bourreaux qui entrent dans les villes et les villages, s’y implantent par la force, terrifient, massacrent, contraignent les habitants qui ne se rallient pas à eux à s’enfuir. – (Silvia Cattori)

Témoignage sur les combats qui depuis juillet bouleversent le quartier de Sayyda Zaynab et ses environs (banlieu de Damas)
Damas, 15 août 2012 

Ce compte rendu rapporte très précisément ce dont je suis témoin, tel qu’il s’est passé et a été vu par les habitants présents dans le quartier qui abrite le sanctuaire de Sayyda Zaynab à 15 km au sud-est de Damas.

Toute cette zone comprend des communautés multiethniques et multiconfessionnelles. Les gens qui habitent dans les quartiers environnants viennent essentiellement du Golan syrien ; il s’agit de Syriens qui ont été déplacés de ce territoire sous occupation israélienne et qui vivent dans cette zone. Tandis que le quartier qui abrite le sanctuaire de Sayyda Zaynab est habité par environ 60% de chiites. Ces derniers sont souvent propriétaires d’hôtels et proviennent principalement de Syrie, d’Irak, et d’Afghanistan. On y trouve des centres d’enseignement et des séminaires islamiques ; les diverses confessions y pratiquent leurs activités religieuses très librement. Les institutions religieuses et éducatives chiites et les séminaires (principalement gérés par des non-syriens) sont ouverts à de nombreux étudiants qui proviennent de toutes les parties du monde, et parrainent également des étudiants locaux. Tous les fonds viennent de l’étranger par l’intermédiaire d’organismes de bienfaisance, de centres éducatifs et de grands clercs. Étant donné les prix attractifs de l’immobilier, d’autres chiites, pauvres pour l’essentiel – qu’ils soient Syriens, Afghans ou alors réfugiés irakiens – vivent en tant que minorité dans des zones voisines à majorité sunnite originaire du Golan (des régions appelées Hijjirah, Ghurbah, Thiyabiyyah, Speanah, Bibbilah, etc). Ses habitants sont essentiellement des familles pauvres ayant un faible niveau d’éducation scolaire.

Depuis environ une année, de petites manifestations quotidiennes contre les autorités syriennes ont eu lieu dans les quartiers environnants. Mais cela ne fut pas le cas dans le quartier qui abrite le Saint sanctuaire ; ni les chiites ni les sunnites n’ont pris part à ces manifestations. Les sunnites vivant aux abords du Saint sanctuaire étaient conscients que tout renversement politique consécutif à l’opposition islamiste sunnite éliminerait le tourisme religieux et ses pèlerins chiites. Si il avait lieu, un tel changement de pouvoir signifierait la faillite de leurs commerces, tout comme celui des chiites. Et même si ces derniers n’étaient pas éliminés, cela aurait au minimum comme conséquence une restriction de leurs libertés et droits religieux. C’est pourquoi, jusqu’à ces derniers jours [3 août 2012], les sunnites ont toujours continué de pratiquer leur religion dans le calme, au sein des nombreuses mosquées sunnites qui entourent le sanctuaire de Sayyda Zaynab.

Ce ne fut pas le cas cependant dans les zones voisines. Des gens jalousaient les habitants de la zone du sanctuaire à qui le tourisme religieux offre plus d’opportunités commerciales. Les groupes d’opposition sunnite reprochent vivement aux minorités religieuses en Syrie (en particulier aux chiites) de ne pas soutenir leurs revendications. Ils voient dans ce silence une manière de soutenir le « régime syrien ». Ainsi, certaines personnes, – en particulier les extrémistes sunnites « wahhabites » et « salafistes » – utilisent ce genre de critique politique pour véhiculer une haine sectaire.

Une nouvelle étape du conflit a commencé à partir d’avril 2012.

Des personnes liées à des groupes d’opposition ont commencé à assassiner des chercheurs ou enseignants des établissements religieux chiites, en particulier ceux qui vivaient parmi eux près des points chauds. Cependant la communauté chiite s’est efforcée de rester impassible malgré quelques cas de violence, ce qui a permis aux étudiants de terminer l’année scolaire.

Le lundi 16 juillet 2012, les tensions ont atteint un point culminant.

Dans la matinée, des habitants de ces zones ont remarqué la présence de groupes armés (de pistolets, fusils, épées ou haches) composés d’étrangers accompagnés par quelques personnes locales liées à des groupes d’opposition. C’était la première fois qu’ils voyaient des groupes armés s’afficher et traîner dans les rues. À 12 heures, on a entendu dans les mosquées sunnites et dans les rues des haut-parleurs appelant au « jihad islamique » et ordonnant aux chiites de quitter immédiatement l’endroit sous peine d’être tous tués. Après quelques minutes, d’autres appels ont intimé à toutes les personnes sunnites qui ne soutenaient pas l’opposition l’ordre de quitter également l’endroit sans quoi ils connaîtraient le même sort que les chiites. Les gens terrifiés et déconcertés s’enfuirent dans toutes les directions sans rien emporter. La plupart des chiites et nombre de sunnites non liés à l’opposition ont cherché refuge à proximité du sanctuaire de Sayyda Zaynab, cette zone apparaissant comme étant plus sûre en raison de ses bâtiments modernes plus solides et de ses rues très étroites, plus faciles à garder.

Le mardi 17 juillet 2012.

Une attaque a eu lieu contre le poste de police situé dans la rue principale jouxtant le sanctuaire. Les tirs ont duré environ deux heures ; les assaillants se sont retirés après l’arrivée d’un groupe de policiers. Dans la soirée, on a entendu des tirs d’armes lourdes et des bruits de bombes. Des hommes armés qui prétendaient appartenir à « l’armée libre » (d’opposition) ont déclaré que leurs zones (Hijjira, Mashtal, Thiyabiyya, etc) étaient sous leur contrôle et qu’ils étaient maintenant prêts à entrer dans celle du sanctuaire de Sayyda Zaynab, abritant principalement des chiites de différents pays.

Dans cette zone, la majorité des gens parmi lesquels je réside étaient des civils politiquement neutres. En dehors d’un poste de police local, il n’y avait sur les lieux ni l’armée syrienne ni aucune milice. À minuit, une bataille acharnée éclata entre les opposants armés et les résidents du quartier qui s’étaient immédiatement organisés en une petite milice locale pour défendre la zone. Après avoir à plusieurs reprises tenté de pénétrer la zone, les opposants armés ont attaqué avec des roquettes et des bombes une mosquée iranienne au nord, ainsi que le bureau de l’Imam Khamenei.

Des jeunes hommes armés ont attaqué du côté opposé l’hôpital caritatif Imam Khomeyni et ont volé tout son contenu. Deux membres du personnel (essentiellement composé de chiites) ont disparu, personne ne les a plus revus.

Le lendemain, à partir du toit de notre immeuble, j’ai pu voir des hélicoptères aller bombarder dans la région de Thyabiya l’hôpital que « l’armée libre » (d’opposition) venait d’occuper pour en faire le bastion d’où elle mènerait ses opérations.

Il semblait y avoir deux camps distincts. Le camp des résidents syriens chiites se trouvant à proximité du saint sanctuaire qui faisait face au camp des sunnites retranchés de l’autre côté de la zone. Nous avons assisté à une véritable bataille qui opposait les jeunes de ces deux régions voisines. Une bataille caractérisée par son caractère sectaire. Il y eut des deux côtés de nombreux morts, blessés et kidnappés, en plus du saccage des maisons et des meurtres de leurs habitants. Jusqu’à ce moment là, l’armée n’était pas intervenue.

Le mercredi 18 juillet 2012.

Les hélicoptères sont arrivés et ont ouvert le feu sur toute la zone aux mains des groupes d’opposition. La plupart des mosquées sunnites appelaient au Jihad par haut-parleurs en criant continuellement « Allahu Akbar » pendant l’attaque. Les groupes armés ont tiré contre les hélicoptères en utilisant des missiles et d’autres armes, mais sans succès. Les bâtiments, les portes et les fenêtres tremblaient à cause de cette bataille féroce qui s’est pratiquement arrêtée l’après-midi.

En fin d’après midi, un grand nombre d’hommes armés étrangers [la prétendue opposition] ont débarqué dans la rue « irakienne » et la place « irakienne » (à seulement 500 mètres du sanctuaire), soit la porte nord de la zone. C’est là que se trouvaient la plupart des réfugiés chiites, ainsi que des réfugiés en provenance de Homs. La majorité de ces habitants sont des Irakiens sunnites et chiites, mais aussi des hommes d’affaires irakiens. Les hommes armés ont ordonné à tous les Irakiens de quitter les lieux sur le champ, et en ont tué plusieurs d’entre eux durant les derniers jours. Il n’y avait pas assez de moyens de transport pour évacuer les milliers de familles. Dans la soirée, de grandes batailles ont eu lieu entre les assaillants armés et des jeunes chiites de la région ainsi que plusieurs tentatives des opposants armés de pénétrer la zone s’étendant sur moins d’un km2. De nombreux appels demandant à la police et aux forces armées d’intervenir ont été lancés par les résidents mais il n’y eut aucune réponse. Des personnes ont été tuées et blessées des deux côtés.

Jeudi 19 juillet 2012.

Un hélicoptère a lancé un missile sur un enterrement ayant lieu dans la zone de Hijjirah à 3 km du sanctuaire de Sayyida Zaynab. Un porte-parole de l’opposition a affirmé que près de 100 personnes ont été tuées et blessées, dont nombre d’entre-elles étaient inconnues. Plusieurs autres hélicoptères sont arrivés et ont ouvert le feu sur des bâtiments abritant les rebelles armés.

De nombreux civils se sont échappés de cette zone pour se rendre dans la zone du sanctuaire. Là, les habitants de ce quartier accueillent dans leurs maisons, même des gens qu’ils ne connaissent pas. Plus de 3’000 familles vivent désormais dans ce quartier au frais de ses habitants ; les familles et les orphelins sont nourris et logés et les pauvres soutenus financièrement.

Contrairement à ce qui a été rapporté, je n’ai pas remarqué de milices irakiennes, ni libanaises du côté chiite.

Jeudi après-midi, les groupes d’opposition appelaient par haut-parleurs depuis les mosquées à tuer tous les chiites en criant « Allahu Akbar ». Ces groupes ont bloqué toutes les routes vers Damas et ailleurs. Des chiites ont été capturés et parfois tués ce qui a soulevé la peur parmi eux.

Dans la soirée, de violents combats ont éclaté entre les groupes armés et les jeunes chiites armés dans la zone de Sayyida Zainab. Le lendemain des cadavres ont été retrouvés dans les rues, semant la confusion et la panique parmi la population. La peur et l’anxiété étaient palpables pour tout le monde, y compris moi-même et ma famille.

Au petit matin, un grand nombre d’hommes armés se préparaient dans la région d’Hijjirah pour une attaque sur la zone du sanctuaire en représailles aux événements de la veille. Beaucoup de gens ont perdu la vie ou ont été blessés suite à des bombardements venant d’hélicoptères. Du côté du sanctuaire, les gens ont commencé à craindre des massacres de masse, surtout quand les opposants armés ont déclaré leur volonté de détruire la région. Armés de fusils, les habitants ont clairement affiché leur volonté de défendre leur quartier jusqu’à la mort. Il n’y avait jusqu’à lors aucune force gouvernementale excepté quelques vols d’hélicoptères de temps à autre.

Vendredi 20 juillet 2012.

Cette journée a été un tournant décisif contre les rebelles. Couvertes par des hélicoptères, les troupes de l’armée de terre sont arrivées dans la zone. D’énormes bombardements nous ont obligés à nous réfugier dans un abri précaire de notre immeuble. Nous ne savions pas ce qui se passait. Aucun magasin n’était ouvert, aucun soin n’était dispensé et notre rue était déserte (à environ 400 mètres du sanctuaire). La quasi totalité de mes voisins se sont échappés sans prévenir. Il n’y avait plus de nourriture, pas d’eau potable et pas de moyens de transport vers l’extérieur. L’après-midi, mon ami, un Irakien professeur d’arabe et sa famille, ont insisté pour quitter le pays quoi qu’il arrive. J’ai pu les aider à porter leurs bagages sur un fauteuil roulant. Nous avons marché 1’200 mètres jusqu’à la station de bus « irakienne », des tirs lourds au dessus de nos têtes. Je l’ai salué à mi-chemin puis suis rapidement retourné vers ma famille.

Samedi 21 juillet 2012

Il y avait partout des bombardements. J’ai réussi à réserver des places de bus pour ma famille à un prix très élevé. Les rues étaient vides, hormis quelques jeunes gens armés qui bloquaient les routes de la zone aux inconnus. J’ai transporté les bagages lourds de ma famille sur une distance de plus de 1’200 mètres et réussi à les évacuer. C’était un chemin très risqué. Dans la soirée, j’ai entendu que les troupes de l’armée gouvernementales se dirigeaient vers « Thyabiya » et quelques autres zones. Cette nuit a été la pire de toutes. Beaucoup d’hommes armés ont réussi à s’échapper du champ de bataille et sont venus se cacher dans notre bloc, sur les toits des bâtiments vides. Ils ont alors commencé à ouvrir le feu contre le point de contrôle de la porte sud de la zone du sanctuaire. Des tireurs d’élite [opposants armés] occupaient des endroits stratégiques sur les toits.

Une bataille acharnée s’est déroulée dans la nuit noire ; il n’y avait plus d’électricité, pas de cliniques, pas de pharmacies, etc … Les fenêtres explosaient ; les bris de vitres étaient partout visibles au lever du jour. Je remercie Dieu de m’avoir permis d’évacuer ma famille à temps.

Dimanche 22 juillet 2012

La matinée a été très calme puis la situation a soudain explosé dans l’après-midi. Des troupes de l’armée accompagnées d’hélicoptères ont commencé à attaquer les zones « chaudes » également aux alentours du sanctuaire où des milliers de familles déplacées et les réfugiés étaient hébergés. Les hôpitaux de la région qui avaient d’abord été occupés par les rebelles armés pour y installer leur base, ont été repris par les forces gouvernementales. Les mosquées également occupées comme bases par les rebelles armés ont aussi été bombardées et endommagées. Cette situation s’est poursuivie les deux jours suivants.

Le mardi 24 juillet la situation s’est améliorée grâce à certaines personnes qui ont commencé à aller chercher de la nourriture, de l’eau et d’autres produits de première nécessité. J’ai été en mesure de trouver un ami qui possède un taxi pour me rendre à Damas afin de réserver des billets en cas d’urgence. Le chemin de Damas était vide et absolument terrifiant. Si des hommes armés barraient la route et venaient à savoir que moi et mon compagnon étions chiites, ils nous auraient capturés. Nous avons été en mesure de passer et de revenir à nouveau. À notre retour, il semblait que les combattants avaient été chassés ou alors qu’ils se reposaient. Dans la soirée, nous avons de nouveau entendu des combats mais cette fois-ci plus loin qu’auparavant. Le lendemain se déroula de la même manière sauf que les organisations de bienfaisance, l’équipe du Croissant-Rouge et les sauveteurs ont commencé à arriver et à aider les personnes en difficulté.

Les jours suivants, et jusqu’à maintenant, la situation s’est beaucoup améliorée mais elle n’est toujours pas stabilisée. De temps à autres, des rebelles peuvent saisir une opportunité pour attaquer un point de contrôle ou un poste de police. Cependant, certains magasins ont commencé à ouvrir de nouveau et nous pouvons apercevoir quelques taxis dans les rues. Je suis allé à Damas le mercredi 1er août 2012 pour recevoir des aides destinées aux pauvres et aux personnes déplacées. La route était sécurisée. Les habitants des zones « chaudes » ont pu commencer à retourner dans leurs maisons. Certains les ont trouvées endommagées. Certains chiites sont retournés à leurs écoles pour constater les vols, les incendies causés par les opposants armés ou les dommages dus aux bombardements. Mais parmi eux, certains syriens ou afghans que je connais et qui étaient attendus par les hommes armés ont été tués.

Actuellement, il n’y a plus de troupes dans la zone, c’est la police qui occupe principalement les rues.

Anonyme, 15 août 2012


(*) La personne qui a fait parvenir ce récit fort instructif au blog Karbalaqsa, par le biais d’un des contacts du blog, souhaite garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.

(**) Les 48 pèlerins iraniens, parmi eux des femmes et des enfants, kidnappés par la prétendue « Armée libre » (ASL), le 4 août, alors qu’ils se rendaient à l’aéroport pour rentrer en Iran après avoir visité le tombeau de Zaynab, c’est à des fins de propagande qu’ils ont été présentés comme appartenant aux « Gardiens de la révolution » iranienne.

Source originale et traduction :
Karbalaqsa http://karbalaqsa.blogspot.ch/
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