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Décédée jeudi au Caire : Warda s’en va LE QUOTIDIEN D’ORAN


par Yazid Alilat

L’une des dernières icônes de la chanson glamour arabe, Warda El Djazairia, est décédée jeudi à l’âge de 72 ans en son domicile cairote d’une crise cardiaque. Après la disparition d’Oum Keltoum, Abdelouahab et Abdel halim Hafez, Warda restait comme une survivance d’une époque révolue, celle d’un monde arabe tourné vers la culture, la musique, le cinéma, le théâtre. Les sixties ou les seventies, années de grande gloire pour la culture arabe, avec son épicentre égyptien, là où la diva arabe, d’origine algérienne, y avait pris place, aux côtés des grands chanteurs-compositeurs de cette Egypte vouée au monde du spectacle et du Glamour. L’époque de «Abi Fouk Echajara» de Hafez, de Smail Yassine, de Chadia, des grands noms du spectacle et du cinéma. C’est dans ce monde parallèle à la réalité sociale misérable dans laquelle vivaient en fait les Egyptiens, sous Nacer d’abord, ensuite avec Sadate, qu’est arrivée Warda, l’Algérienne, qui a fait son entrée par la grande porte, celle des artistes. C’était en 1972, lorsqu’elle décide de partir en Egypte. Mais, d’abord, qui était cette femme qui avait tant soutenu la guerre de Libération nationale, et dont la vie n’était pas aussi idyllique que cela. De son vrai nom Ouarda Ftouki, elle est née le 22 Juillet 1940 à Puteaux (Hauts de Seine, France). Son père, Mohamed Ftouki, est originaire de Souk Ahras, alors que sa mère est libanaise. C’est à l’age de onze ans, en 1951, qu’elle commence à chanter au «Tam-Tam», un établissement que tenait son père à Paris, au quartier latin. Mohamed Ftouki, le père de Warda était le gérant d’un foyer d’ouvriers à Boulogne Billancourt, en région parisienne, qui sera, dès 1936, utilisé comme centre des activités des nationalistes maghrébins pour l’indépendance des pays du Maghreb. Plus tard, il deviendra propriétaire d’un cabaret de musique arabe, dans le Quartier Latin de Paris, et dont Warda sera la vedette jusqu’à sa fermeture en 1958. En fait, dès le début de la guerre de Libération nationale, elle prend fait et cause pour sa patrie, et commence à chanter des chansons patriotiques à la gloire de l’Algérie, de l’indépendance nationale. Elle est alors pleinement soutenue par son père, son frère Messaoud et sa soeur Nadia.

PARMI LES GRANDS DE LA CHANSON ARABE

Les concerts qu’elle donne dans les pays arabes en soutenant la Révolution, la font vite connaître, mais également provoquent le courroux de la France qui, en 1958, la décrète persona non grata. Elle part alors à Rabat, au Maroc, avant de s’établir au pays du Cèdre avec toute sa famille, la patrie de sa mère, qui lui a appris dès sa tendre jeunesse, la chanson libanaise.

Une vie de «paria» de la chanson engagée, patriotique la berce jusqu’à l’Indépendance nationale et elle rentre au pays en 1962. Elle se marie alors, mais son époux lui interdit désormais de chanter. 1972 sera un autre grand tournant dans sa vie d’artiste, lorsque le président Houari Boumediene, lui demande de chanter pour commémorer l’Indépendance de l’Algérie, ce qu’elle fait accompagnée d’un orchestre égyptien. Elle part ensuite s’installer en Egypte pour se consacrer, dès lors, à la musique, sous la houlette de son second mari, le grand compositeur Baligh Hamdi. En Égypte, son succès est immense: elle cotoie les plus grands noms de la chanson arabe, sinon la «crème de la crème»: Mohamed Abdelouahab, Abdelhalim Hafez, Fairouz, Oum Keltoum, et travaille avec les plus grands compositeurs arabes, comme Mohammed Abdel Wahab, Ryadh Soumbati, Hilmi Bakr et Sayed Mekawi.

Pour la défunte Warda, ce sont les années 60 qui lui auront valu la notoriété. A Vingt-deux ans, c’était entre 1961-62, elle est invitée par le président égyptien Gamal Abdel Nasser pour représenter l’Algérie à une chanson pour le monde arabe (Al Watan Al Akbar) et composée par Mohamed Abdelouahab. Warda va alors interpréter «Al Watan Al Akbar» aux côtés d’autres grands chanteurs tels qu’Abdel Halim Hafez, Sabah, Fayza Ahmed, Al Saghira et Najat.

Pour cette fille de nationaliste, c’est la consécration. Elle est sous les feux de la rampe. Mais, elle va connaître quelques désagréments, et même le bannissement d’Egypte. C’était lorsqu’elle avait chanté «El Ghala Yenzad», une chanson qui fait l’éloge de la famille du Prophète et particulièrement de l’ex leader libyen Mouammar Kadhafi. Cela lui vaudra d’être interdite, à l’époque de Anouar Sadate alors honni par feu Kadhafi, de galas et de télévision en Égypte.

Ce n’est qu’après l’intervention de Jihane Sadate, la femme du Président, que cette interdiction a été levée. Avec plus de 100 millions d’albums vendus, son répertoire est riche de plus de 300 chansons, la plupart dédiées au Glamour, mais on y trouve également des chansons patriotiques, outre l’Algérie et l’Egypte, pour la fin de l’occupation sioniste en Palestine. Parmi ses chansons les plus connues de son public, disséminé entre le Maroc à l’Ouest et jusqu’aux pays du Golfe à l’Est, il y a notamment «El ouyoun essoud», «khalik hena», «Dendana», «Fi Youm ou leila», «Lola el malama», «Batwannes bik», «Harramt ahibbak», «Essaidoune», «Wahashtouni», «Talata ikhoua», «Laabat el ayam», «Kelmat itab», «Andah alik» et «Awqati btehlaw». A la fin des années 1990, elle fait un éclatant «come back» parmi la jeune génération de chanteurs glamour. «Nagham El Hawa» sera le titre d’une «compil» qui lui vaudra d’être reconnue comme la dernière descendante des grands artistes qui avaient mûri au bord du Nil, entre les années 60-70 et 80.

TRISTESSE A ALGER, ET EN EGYPTE

Avec le décès de Warda al-Jazaïria, c’est «l’une des plus belles voix d’Algérie et du monde arabe (qui) vient de se taire à jamais», a dit la ministre de la Culture Khalida Toumi. Elle «nous a quittés en laissant derrière elle un silence assourdissant et une profonde tristesse», a ajouté la ministre dans un message de condoléances. L’annonce du décès de Warda, a été suivie également par une grande tristesse dans le monde culturel en Egypte. Le ministre égyptien de la Culture, Mohamed Sabar Arab a exprimé sa profonde tristesse à la suite de la disparition de Warda El Djazairia et a présenté ses condoléances aux peuples algérien et égyptien. M. Sabar Arab a déclaré à la presse que la Diva de la chanson arabe était «une partie de l’Egypte depuis l’époque du président Jamal Abd El Nasser et de la génération qui a apporté une grande tournure à la conscience arabe et a «joué un grand rôle et a concrétisé la relation entre l’Egypte et l’Algérie». Le Doyen des musiciens égyptiens Aymen el Bahr Darwich a déclaré que le syndicat des musiciens va honorer la défunte au regard de sa grande histoire artistique et musicale qui a enrichi la vie musicale en Egypte et dans le monde Arabe. Plusieurs autres artistes égyptiens et arabes, dont le grand compositeur Himi Bakr, la chanteuse Samira Said, ont exprimé leur tristesse après la disparition de Warda.

Une prière funéraire a eu lieu, hier vendredi, à la mosquée Salah Eddine à Manil au Caire, avant le rapatriement le même jour de la dépouille mortelle dans un avion spécial en direction d’Alger, où elle doit être inhumée samedi au cimetière d’Al Alia.

ET POURTANT, …

Et pourtant, Warda, dans le plus grand secret, préparait une ultime surprise à son pays, sa patrie: un clip pour la célébration du 50ème anniversaire de l’Indépendance nationale, avait rapporté cette semaine la presse cairote, citant le fils de la diva. Selon des indiscrétions de journaux égyptiens, la nouvelle production de cette artiste à la voix exceptionnelle devait constituer une «surprise au sens plein du terme» aussi bien pour le public algérien que pour ses admirateurs arabes en général.

Lors de la célébration du 10ème anniversaire de l’indépendance du temps de Boumédiene, en 1972, la chanteuse a offert au peuple algérien -à Alger- un inoubliable chant patriotique («Min baide», de loin), véritable hymne à la gloire de l’Algérie libre mais aussi à son propre retour au pays. Elle récidive le 5 juillet en 1982, vingt ans, jour pour jour, après l’indépendance, en interprétant une autre chanson patriotique (Aid El Karama, la fête de la dignité), puis encore en 1987 avec d’autres succès dédiés aux combats de son pays pour la liberté et le développement. Warda El Djazairia sera inhumée aujourd’hui au cimetière d’Al Alia.