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DONBASS : MARIA, MENACÉE À PLUS DE 80 ANS PAR LA POLICE POLITIQUE DU SBU


09/10/2022

Maria est une habitante du Donbass de la communauté et diaspora grecque qui est installée dans la région depuis des siècles. Elle a déjà vécu une longue vie trépidante ponctuée par de nombreux événements historiques qui auront marqué sa vie. C’est en passant quelques jours dans cette famille attachante et généreuse, que j’ai pu découvrir plus en profondeur cette région de la ville de Sartana, non loin de Marioupol et rencontrer des personnes issues pour beaucoup de cette diaspora. Elle aura vécu tour à tour l’époque soviétique, une arrestation du KGB, sera même montée à Moscou pour rencontrer Gorbatchev, et dernièrement aura été également inquiétée par la police politique ukrainienne, le SBU. La ville de Sartana s’est retrouvée sur la ligne de front dès 2014, puis est restée aux mains des Ukrainiens, avant de voir de nouveaux combats au commencement de l’opération spéciale russe. Une partie de la ville est détruite, mais par chance la maison familiale est intacte et elle m’a raconté pendant 4 jours son existence, celle de ses amis et de sa famille. Partons pour une immersion dans la vie quotidienne de ces gens, à la fois attachants, émouvants et surtout d’un courage quasi à toute épreuve.

Des décennies au service de la culture grecque. Maria est profondément attachée à sa culture hellène et grecque, elle en parle non seulement la langue, mais a été l’un des moteurs d’un ensemble folklorique et musical qui eut une réputation dépassant de loin les seules frontières du Donbass, de l’Ukraine et de l’URSS. Sa connaissance de l’histoire de sa famille est impressionnante, arbres généalogiques, photos de famille remontant à l’époque des Tsars, journaux, livres, articles de presse, photos des nombreuses tournées et voyages, c’est tout l’univers de cette femme extraordinaire. C’est un tout petit bout de femme, mais qui respire une générosité et une force hors du commun. Longuement elle me décrit ses origines : ce côté de sa famille qui était constitué par une élite locale, des gens aisés qui disparurent dans la tourmente de la Révolution bolchevique et dans les répressions. Elle raconte aussi les exécutions massives et massacres commis contre la diaspora grecque par l’Allemagne nazie. C’est que pour Hitler qui avait envahi la Grèce en 1941, et subissait une résistance active et féroce de ce peuple, leur extermination dans les immensités soviétiques était aussi logique que celles des Slaves, des Tziganes ou des Juifs. De l’autre côté voici son père, un mobilisé de l’Armée Rouge qui tomba sur un champ de bataille dans l’immense front de l’Est. C’était dans l’année 1943, et comme des milliers d’autres il ne revînt jamais dans son foyer, son nom figure d’ailleurs sur le monument aux morts de Sartana. Et puis, il y a tous ses voyages avec son ensemble folklorique et sa ténacité à défendre la culture grecque dans cette Union Soviétique, où il était difficile de se faire une place. Elle était fière alors de porter sur son passeport, la mention « Grecque ». La ville de Sartana fut fondée par cette diaspora en 1780, et la Grande Catherine en personne donna un statut particulier aux Grecs de son empire deux ans plus tard. C’est dans cet esprit de défense de ses origines, de ses ancêtres et de sa double culture qu’elle a lutté et s’est activée toute sa vie.

Des menaces du KGB aux sbires du SBU. On peut dire qu’elle ne fit jamais de la politique. Maria était simplement attachée à ses traditions et à la promotion de tous les aspects de culture grecque. En Union Soviétique s’était déjà un véritable défi, car la Grèce faisait partie des pays de l’Occident, et à ce titre la communauté pouvait être suspectée d’accointance « capitaliste ». C’est aussi qu’elle cultivait une foi bien réelle dans l’orthodoxie, et qu’elle fit baptiser sa fille Elena, dans un moment où une telle décision pouvait lui apporter de grands problèmes. Convoquée par le KGB, elle dût affronter un interrogatoire serré, accusée de soutenir la fameuse dictature des colonels (1967-1974), qui un temps fut au pouvoir en Grèce. On lui intima l’ordre de se « tenir à carreau », ce que bien sûr elle fit, mais elle ne cessa pas de militer pour cette culture et langue grecque. Par la suite vinrent les succès, par les nombreux prix gagnés dans des festivals culturels et folkloriques, et elle ne compta pas sa sueur pour conduire son ensemble se produire partout où cela fut possible. La vie se déroula ainsi jusqu’à la chute de l’URSS, les nombreux voyages en Grèce, et bientôt l’arrivée de la retraite, vivant paisiblement dans la ville de Sartana. Au début des années 90, on lui donna même le conseil de quitter le Donbass, sa ville natale et d’émigrer en Grèce. C’est avec un grand sourire qu’elle m’explique que cela n’était pas possible, et que cette région était le cœur battant de toute sa famille, de son âme simple et honnête. Jamais elle n’aurait pu se résoudre à partir. Il en fut de même quand le Maïdan se présenta dans l’Ukraine délirante de 2014. Pour elle, elle n’était pas seulement Grecque… mais aussi Russe ! Il ne fut pas question de partir, et elle participa même au référendum de 2014, en faveur de la création de la République Populaire de Donetsk. Elle fut dénoncée plusieurs années plus tard, par la présidente du centre culturel grec de Sartana, comme étant une « séparatiste ». Le SBU ne tarda pas à débarquer chez elle, puis ce fut un premier procès où elle refusa d’être défendue par un avocat. Elle ne fut pas torturée ou battue, comme d’autres le furent hélas très nombreux. Elle reçut d’abord une condamnation à un an de prison avec sursis, avec obligation de pointer pour acter sa présence à Sartana toutes les semaines, et interdiction de quitter cette localité. Un second procès devait décider de son sort, dont la date avait été fixée au… 24 février 2022. Elle rigole espiègle en me racontant cette anecdote, elle même fut surprise d’entendre qu’il n’y aurait pas de procès, car la Russie venait ce jour-là de lancer son opération spéciale ! Elle n’avait de toute façon pas peur d’affronter de nouveau ces gens, avec tout le courage d’une femme de plus de 80 ans, que rien n’aurait pu faire plier.

Elle attendait depuis 8 ans l’armée russe, et refusa de s’enfuir de sa maison de Sartana qui ne comprenait pas même une cave pour se réfugier et se protéger des bombardements. Toujours en plaisantant, elle me montre sa chambre où elle se couchait à côté… d’une fenêtre, en comptant sur ses prières pour la sauver ainsi que sa maison et les siens. Et il en fut ainsi. « Il n’y avait plus personne dans ma rue, tout le monde avait fui, j’étais la seule qui me trouvait encore là ! », me raconte-t-elle fièrement. Je suis réellement accueilli comme un fils, et les discussions vont bon train sur tous les sujets. Moderne, elle s’informe même avec un ordinateur en suivant en langue russe des vidéos essentiellement sur YouTube. Elle héberge aussi généreusement Elina, une dame très âgée de 91 ans, elle aussi de la communauté grecque, dont le logement à Marioupol fut pulvérisé par les combats. Elle a tout perdu. Malgré son âge, cette femme est aussi vive et active et impressionne par sa répartie et sa longue expérience de la vie. J’écoute leurs histoires avec attention, car c’est toute l’histoire de la région qui défile devant moi, et c’est aussi toute la force d’un peuple, et celle moins connue de la diaspora grecque des régions du Sud de l’ancienne Russie et Ukraine. Qui se rappelle que les Grecs dans les temps antiques fondèrent les premières villes et comptoirs sur le pourtour de la Mer Noire ? En partant de chez Maria, je laissais plus que des amis, ou des gens qui gentiment m’hébergèrent pour me permettre de m’immerger dans leur quotidien et au contact de leur peuple. Je laissais des membres de ma propre famille et c’est bien là l’extraordinaire générosité et hospitalité que presque partout j’ai rencontré dans le Donbass, et plus largement en Russie.

Laurent Brayard pour le Donbass Insider

Tags: civils, diaspora grecque, RPD, Sartena, SBU

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