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Entretien avec le Ministre iranien des Affaires étrangères Ali Akbar Salehi (Der Speigel)


 

 

Dieter Bednarz, Erich Follath

DER SPIEGEL : M. le ministre des Affaires étrangères, il commence à être envisagé qu’une guerre pourrait éclater à la frontière de l’OTAN avec la Syrie. Quels sont les dangers de la situation dans la région ?

Ali Akbar Salehi : Au nom de Dieu, le compatissant et miséricordieux, nous devons prévenir les catastrophes. J’invite les deux parties à faire preuve de retenue. En Syrie, des milliers se battent contre le gouvernement de Bachar al-Assad, et ils sont armés d’armes de guerre. Si la Turquie devait riposter massivement dans les semaines ou les mois à venir, ils ne rencontreraient pas d’objections. Ils [les insurgés NdT] veulent rendre les initiatives de paix impossibles. Ils cherchent l’escalade.

DER SPIEGEL : Faites-vous allusion à l’opposition syrienne armée ou à des terroristes du réseau international Al-Qaïda ?

Ali Akbar Salehi : Je n’ai pas l’intention d’associer les auteurs de violence avec un pays ou une organisation spécifique. Mais une chose est certaine : les forces militaires infiltrant la Syrie cherchent à internationaliser le conflit. Si la région prend feu, alors ils auront atteint leur objectif.

DER SPIEGEL : Pourtant, il semble que ce soit l’armée syrienne qui aurait tiré à travers la frontière, et non les rebelles ou les auteurs d’actes de violence auxquels vous faites allusion. Condamnez-vous des attaques de représailles de la Turquie ?

Ali Akbar Salehi : Chaque pays a le droit de se protéger en cas d’attaque. Les Syriens ont abattu un avion de chasse turc en Juin, cependant, Ankara s’est abstenu de lancer une contre-attaque. À l’époque, j’en ai exprimé ma reconnaissance au Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan – c’était digne d’un homme d’État et sage. Actuellement, un sens de la proportionnalité doit être retenu, ou nous allons tomber dans le piège des extrémistes.

DER SPIEGEL : Depuis que la Turquie est membre de l’OTAN, l’organisation se tient à ses côtés et a condamné l’incident entant qu’ »acte agressif. »

Ali Akbar Salehi : Il ne serait pas approprié pour moi de donner des conseils à l’alliance militaire occidentale. Mais l’OTAN ne peut pas se permettre de faire une erreur et d’aggraver la situation.

DER SPIEGEL : tel que la création d’une zone tampon dans le nord de la Syrie et une zone d’exclusion aérienne pour l’armée de l’air de Bachar al-Assad ?

Ali Akbar Salehi : Ce faisant, l’Occident réagirait comme il l’a fait à tort en 2011 en Libye. Cela a constitué une ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat souverain…

DER SPIEGEL :…mais ceci a probablement empêché un massacre à Benghazi et a aidé un peuple tout entier à se libérer d’un dictateur.

Ali Akbar Salehi : Il faut procéder selon les règles du droit international. La Syrie est au milieu d’une crise, quatre ou cinq de ses 14 provinces sont confrontées à des difficultés. Le gouvernement syrien de Bachar al-Assad a en grande partie la situation sous contrôle.

DER SPIEGEL : Vous minimisez les actions d’un régime qui bombarde son propre peuple – la guerre civile a déjà coûté la vie à 30 000 personnes.

Ali Akbar Salehi : Ce qui se passe en Syrie est tragique, et ce n’est pas juste que les troupes gouvernementales sont responsables. Bachar al-Assad ne constitue pas une menace pour la région, ou pour la paix du monde, d’ailleurs. Nous ne sommes pas sans critique à son encontre, son gouvernement a fait des erreurs. A l’origine il n’y avait que des appels pour plus de démocratie et de changements. Mais le mouvement a commencé à être de plus en plus contrôlé de l’étranger.

DER SPIEGEL : Pensez-vous aux Etats-Unis et Israël ou le Qatar et l’Arabie saoudite, qui arment la résistance et appellent maintenant à une force d’intervention arabe ?

Ali Akbar Salehi : Quel que soit le cas, nous avons affaire à une poussée externe pour un changement de régime. Nos expériences en Irak montrent que certains pouvoirs sont prêts à recourir à tous les moyens et toutes les manipulations. Afin de légitimer leur guerre contre Bagdad, les Etats-Unis ont accusé Saddam Hussein de fabriquer des armes de destruction massive. Quelque chose de semblable ne peut être autorisé à se produire avec Bachar al-Assad.

DER SPIEGEL : Il y a peu de politiciens de haut rang internationaux qui peuvent rencontrer tranquillement Bachar al-Assad. Vous avez parlé avec le Président syrien à Damas il y a deux semaines, et ce dans une discussion longue et intense.

Ali Akbar Salehi : Je venais d’une réunion de notre groupe sur la Syrie au Caire, et j’ai présenté au Président ce que nous quatre attendions de lui : des réformes, des concessions et des changements sincères. Il était d’accord avec moi et a fait remarquer qu’il avait déjà commencé à introduire ces changements. Il m’a dit qu’il voulait travailler avec une opposition constructive et coopérer avec les Nations Unies.

DER SPIEGEL : Et vous l’avez réellement cru ?

Ali Akbar Salehi : A Damas, j’ai rencontré un président qui était parfaitement au courant de la situation critique. Il n’avait pas l’air d’être déconnecté, mais plutôt confiant et combatif. Le Président est apparu confiant qu’il pourrait gagner le conflit militaire en Syrie.

DER SPIEGEL : Chaque jour, il y a de nouvelles attaques. L’opposition peut désormais même attaquer des instituions clefs comme la télévision d’Etat et le siège de l’agence de renseignement. La ville d’Alep, un grand centre financier et commercial, est en flammes.

Ali Akbar Salehi : Le président est réaliste. Il ne croit pas que la Syrie peut être pacifiée d’un jour à l’autre. Il suppose que, comme en Irak, il continuera d’y avoir des points chauds et des poches d’opposition.

DER SPIEGEL : A l’exception de l’Iran, et peut-être la Russie et la Chine, pratiquement tous les gouvernements du monde exhortent Bachar al-Assad à démissionner.

Ali Akbar Salehi : Le Président semblait être ouvert à toute solution intra-syrienne, mais il a catégoriquement rejeté une démission forcée de l’extérieur. C’est pourquoi il rejette l’idée de chercher asile ailleurs.

DER SPIEGEL : Mohammed Morsi le Président égyptien exige que Téhéran revoie sa position. Cependant selon les informations des services de renseignement occidentaux, votre gouvernement continue d’envoyer des armes à Damas et soutient le régime avec des conseillers militaires et même des forces d’élite des Gardiens de la Révolution.

Ali Akbar Salehi : C’est absurde ! La Syrie a une armée de 500 000 hommes, ils n’ont besoin d’aucunes forces de notre part. Mais bien sûr, nous avons vendu des armes à Damas – avant la crise. C’est tout à fait normal pour nous d’envoyer des conseillers militaires dans ce contexte : Tous les Etats envoient des experts à des gouvernements alliés. Les sanctions internationales contre l’Iran nous ont obligés à construire notre propre industrie de défense, qui a été couronnée de succès dans la vente de ses produits. Ce sont des transactions tout à fait légales. Nous ne faisons pas cela de façon différente de celle des Allemands.

DER SPIEGEL : Où, à votre avis, se situe la ligne rouge que Bachar al-Assad ne peut pas être autorisé à franchir ? Serait-ce l’utilisation d’armes chimiques contre l’opposition ?

Ali Akbar Salehi : Tout gouvernement qui utiliserait des armes de destruction massive contre son propre peuple aurait perdu sa légitimité. Cela s’appliquerait à la Syrie, et cela s’appliquerait aussi à nous.

DER SPIEGEL : Une autre puissance étrangère vient de dessiner une ligne rouge pour votre gouvernement. Prenant la parole devant l’Assemblée générale des Nations Unies, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a tenu un graphique destiné à illustrer quand l’Iran aura assez d’uranium enrichi pour fabriquer une bombe nucléaire – et a utilisé ceci pour soutenir que votre pays devrait être attaqué.

Ali Akbar Salehi : La présentation était bizarre, je trouve puéril de tenir jusqu’à la caricature d’une bombe. Si les Israéliens avaient voulu nous attaquer, et s’ils avaient pu le faire, ils l’auraient fait depuis longtemps. En 1981, ils ont détruit le réacteur irakien sans avertissement. Mais ils nous ont menacé depuis des années, à chaque occasion et publiquement. Ils savent ce qui se passerait s’ils nous attaquaient. Nous ne voulons pas de la guerre, mais nous nous défendrons. L’agresseur paiera un prix élevé.

DER SPIEGEL : L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à Vienne possède des pages de preuves pointant en direction d’une « dimension militaire possible » de votre programme nucléaire.

Ali Akbar Salehi : Nous insistons sur notre droit à enrichir de l’uranium pour une utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. Il n’existe pas de preuve que nous effectuerions des recherches nucléaire à des fins militaires.

DER SPIEGEL : Depuis des mois, vous avez refusé de donner accès à l’AIEA au complexe militaire de Parchin.

Ali Akbar Salehi : Nous devons faire la différence entre deux choses : Premièrement, nous avons nos obligations en vertu du traité de non prolifération, auxquelles nous satisfaisons…

DER SPIEGEL : … donc vous vous disiez…

Ali Akbar Salehi : … deuxièmement, il existe des exigences qui vont au-delà de cela, et auxquelles nous ne sommes pas obligés de répondre, comme celles relatives à un complexe militaire comme Parchin.

DER SPIEGEL : Les inspecteurs soupçonnent que des scientifiques auraient testé secrètement là-bas des ogives nucléaires, et que l’Iran serait en train d’essayer d’effacer toutes les traces.

Ali Akbar Salehi : C’est ridicule ! La recherche nucléaire laisse des traces qui ne peuvent jamais être totalement éliminées. Je ne veux pas exclure que nous puissions trouver un moyen d’ouvrir Parchine – sur une base volontaire, comme nous l’avons fait à d’autres occasions dans le passé.

DER SPIEGEL : Des concessions de votre part dans les négociations sur le nucléaire sont attendues d’urgence. Parmi les diplomates, il y a peu d’optimisme quant au fait que le conflit sur votre programme nucléaire controversé pourrait être résolu pacifiquement.

Ali Akbar Salehi : Je suis plus optimiste ici. Si notre droit à l’enrichissement est reconnu, nous sommes prêts à offrir une contrepartie. Nous souhaitons limiter volontairement l’étendue de notre programme d’enrichissement, mais, en retour, nous aurions besoin d’un approvisionnement garanti des carburants correspondants à l’étranger.

DER SPIEGEL : Beaucoup de politiciens occidentaux croient que vous êtes en train de gagner du temps. Après quatre séries de sanctions de l’ONU, l’Union européenne a maintenant l’intention de durcir ses sanctions contre l’Iran le 15 octobre.

Ali Akbar Salehi : Ce n’est pas un gros problème. Les sanctions créent des inconvénients. Depuis plus de 30 ans maintenant, nous avons vécu avec des mesures de boycott qui finalement nous ont rendu indépendants et forts.

DER SPIEGEL : Vraiment ? L’an dernier seulement, votre monnaie a perdu plus des deux tiers de sa valeur par rapport au dollar. Le taux d’inflation officiel est de 25%. A Téhéran, des détaillants mécontents ont récemment manifesté en criant : « A bas le gouvernement ! »

Ali Akbar Salehi : La société iranienne est habituée à vivre avec des difficultés – Peut-être plus que l’Espagne et la Grèce. Nous pouvons compter sur la patience de notre peuple. Qu’en est-il pour vous en Europe ?

DER SPIEGEL : M. le Ministre des Affaires étrangères, je vous remercie pour cette interview.

Dieter Bednarz & Erich Follath – DER SPIEGEL
Le 08/10/2012.

Source : SPIEGEL Interview with Iranian Foreign Minister Salehi