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La version officielle douteuse de l’assassinat de Soleimani dissimule mal ses véritables motivations


par lecridespeuples

Par Whitney Webb

Source : Mint Press

Traduction : lecridespeuples.fr

Derrière les justifications officielles mais douteuses de la frappe aérienne américaine qui a tué vendredi un grand Général iranien se cache une confluence de facteurs, certains datant de plusieurs décennies et d’autres plus récents, qui poussent les États-Unis vers une nouvelle guerre catastrophique au Moyen-Orient.

BAGDAD — L’assassinat du plus populaire et du plus fameux des Généraux iraniens, Qassem Soleimani, fait craindre qu’une nouvelle guerre opposant les États-Unis et ses alliés à l’Iran et ses partenaires ne devienne bientôt une réalité dévastatrice et meurtrière. La frappe aérienne qui a tué Soleimani, menée par les États-Unis à Bagdad, a été menée sans l’autorisation ni même la notification préalable du Congrès américain, et sans l’approbation du gouvernement ou de l’armée irakiens, ce qui rend l’attaque clairement illégale à plusieurs niveaux. L’attaque a également tué le commandant adjoint de la milice irakienne, Abu Mahdi al-Muhandis, qui était un conseiller de Soleimani.

« L’assassinat d’un commandant militaire irakien qui occupe une position officielle est considéré comme une agression contre l’Irak […] et la liquidation de personnalités irakiennes de premier plan ou de celles d’un pays frère sur le sol irakien constitue une violation massive de notre souveraineté », a déclaré le Premier ministre irakien, Adel Abdul Mahdi, à propos de l’attaque, ajoutant que l’assassinat était « une escalade dangereuse qui allumera la mèche d’une guerre destructrice en Irak, dans la région et dans le monde. »

Remarquablement, l’assassinat de Soleimani survient quelques mois seulement après l’échec d’une tentative israélienne de tuer le Général iranien, et s’inscrit dans le cadre d’une campagne d’incitation bien documentée et longue de plusieurs décennies menée par des néoconservateurs américains et des responsables israéliens pour déclencher une guerre américaine contre l’Iran.

Bien que l’illégalité de l’assassinat ait été notée par beaucoup d’observateurs et responsables depuis que la nouvelle de l’attentat s’est répandue, moins d’attention a été accordée aux bizarreries du raisonnement et de la justification officiels de l’administration Trump quant à l’attentat qui a entraîné un regain de tension au Moyen-Orient. Selon les responsables de l’administration américaine, l’attaque visait à « dissuader de futurs plans d’attaque iraniens » et constituait une réponse à une attaque à la roquette contre la base militaire K1 près de Kirkouk, en Irak, le 27 décembre. Cette attaque a tué un entrepreneur militaire américain et légèrement blessé plusieurs soldats américains et militaires irakiens.

Pourtant, les détails de cette attaque — même selon des sources américaines mainstram qui soutiennent habituellement le militarisme américain — sont incroyablement obscurs, et le nom de l’Américain tué et l’identité de l’entreprise pour laquelle il travaillait n’ont pas été dévoilés. Certains rapports des médias ont qualifié l’individu d’ « entrepreneur du Pentagone » tandis que d’autres ont parlé d’un « entrepreneur civil », ce qui a conduit à spéculer que l’entrepreneur pourrait être un mercenaire privé à la solde du Pentagone.

De plus, aucun groupe n’a encore revendiqué la responsabilité de l’attaque, et les médias ont noté que celle-ci aurait tout aussi bien pu être menée par des résidus de Daech que par la milice chiite irakienne Kataib Hezbollah, qui a été officiellement accusée par des responsables américains. Une enquête officielle sur l’incident, menée par l’armée irakienne, est toujours en cours. De manière notable, les États-Unis ont précédemment déclaré qu’ils disposaient de preuves convaincantes pour accuser l’Iran des attaques contre les pétroliers dans le golfe d’Oman en juin dernier, mais en fin de compte, même des alliés fidèles des Etats-Unis dans la région ont affirmé que les preuves américaines de l’implication iranienne étaient insuffisantes.

« There are about 5,000 American troops in Iraq. The number of civilian contractors is far more difficult to track. » That’s journalistic malpractice. Trump is going to war to avenge a contractor’s death. We have a right to know who he or she is. https://t.co/x60ngAwtBe

— Tim Shorrock (@TimothyS) January 3, 2020

‘Il y a environ 5000 soldats américains en Irak. Le nombre d’entrepreneurs civils est beaucoup plus difficile à suivre.’ Cet article du New York Times est une fraude journalistique. Trump va en guerre pour venger la mort d’un entrepreneur. Nous avons le droit de savoir qui il/elle est.

En outre, les États-Unis avaient déjà réagi à la mort de l’entrepreneur, en lançant cinq attaques différentes en Irak et en Syrie fin décembre, qui ont tué environ 30 personnes, ce qui a poussé des manifestants irakiens à prendre d’assaut l’ambassade des États-Unis à Bagdad, car un grand nombre de personnes tuées par ces frappes aériennes étaient des Irakiens. La frappe aérienne qui a tué Soleimani par la suite semble exagérée pour la justification officielle de venger la mort d’un ressortissant américain.

Compte tenu de ce qui précède, la question devient alors : est-ce que l’administration Trump fonde son assassinat d’un haut Général iranien sur le territoire souverain irakien, en violation claire du droit international, sur la mort d’un seul individu que le gouvernement ne nommera même pas ? Alors même que cinq frappes ont déjà été lancées pour venger prétendument cette même personne ?

Risquer une guerre régionale au prétexte de venger la mort d’un individu déjà vengé soulève des questions légitimes, en particulier pour un Président candidat à sa propre réélection. Les États-Unis affirment que l’assassinat visait également à « dissuader » d’éventuelles futures attaques iraniennes, mais il est difficile de présenter le meurtre du plus haut général d’une puissance étrangère sur sol étranger comme une mesure préventive, tant cela ressemble davantage à un acte invitant à une escalade. Cela est particulièrement vrai étant donné que ceux qui ont le plus souvent cherché une escalade des tensions entre l’Iran et les États-Unis et leurs alliés au Moyen-Orient ne vivent pas à Téhéran et à Bagdad, mais à Washington D.C. et à Tel-Aviv.

Échec des complots d’assassinat et problèmes domestiques

MintPress et d’autres médias ont beaucoup écrit sur les efforts de longue date de néoconservateurs éminents aux États-Unis ainsi que du lobby israélien et du gouvernement israélien pour pousser les États-Unis à une guerre majeure avec l’Iran. Des efforts néoconservateurs en vue d’un changement de régime en Iran ont été exercés depuis des décennies, et l’administration présidentielle actuelle a plusieurs faucons anti-iraniens notoires à des postes importants. En outre, le Président Trump et son principal allié au Moyen-Orient, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, font tous deux face à des efforts nationaux visant à les démettre de leurs fonctions, et à la perspective imminente de nouvelles élections, incitant les deux dirigeants à augmenter les tensions à l’étranger pour distraire de leurs propres conflits domestiques.

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Un garçon porte un portrait du général Qassem Soleimani à Téhéran, Iran, le 3 janvier 2020. L’Iran a juré de « sévères représailles » pour l’assassinat de Soleimani.

Cependant, les pressions actuelles auxquelles font face Trump et Netanyahou dans leurs politiques respectives ne sont que le facteur le plus récent qui a poussé les deux administrations dans un aventurisme renouvelé et de plus en plus désespéré pour satisfaire l’effort vieux de plusieurs décennies des faucons anti-iraniens dans les deux pays pour attiser la guerre et « remodeler » le Moyen-Orient en faveur de l’Axe américano-israélien.

Compte tenu de l’assassinat récent de Soleimani, il est toutefois essentiel de souligner que la frappe aérienne américaine visant le chef de la Force Quds est intervenue seulement quelques mois après qu’Israël ait vainement tenté d’assassiner le général. En effet, la plus récente de ces tentatives infructueuses aurait eu lieu début octobre dernier. Selon le Times of Israel,

« Les assassins prévoyaient de creuser sous un site religieux associé au père de Soleimani et de déclencher une explosion sous le bâtiment quand il se trouverait à l’intérieur, puis d’essayer de détourner le blâme pour déclencher une guerre sectaire. Les assassins avaient préparé quelque 500 kilogrammes d’explosifs pour la bombe. »

Le gouvernement israélien n’a pas commenté ce complot présumé, bien qu’il soit notable que le plan de creuser en-dessous d’un lieu saint musulman et d’y planter une bombe ait été tenté par des groupes extrémistes israéliens par le passé, groupes qui ont un ancrage majeur dans le gouvernement israélien actuel.

Cette tentative d’Israël alléguée de tuer Soleimani est survenue après qu’en 2018, les médias israéliens ont rapporté que l’administration Trump a donné à Israël son « feu vert » pour assassiner le Général. Un rapport affirmant qu’il existe « un accord américano-israélien » selon lequel Soleimani est une « menace pour les intérêts des deux pays dans la région » a été publié par le journal koweïtien Al-Jarida, qui est largement considéré comme « une plateforme israélienne pour transmettre des messages à d’autres pays du Moyen-Orient », toujours selon les médias israéliens.

Israël peut avoir prévu d’assassiner le Général Soleimani en espérant provoquer une guerre avec l’Iran, ce que Netanyahou a activement promu en février dernier. À l’époque, Newsweek a rapporté que « le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a exprimé son désir d’entrer en guerre contre l’Iran, et a déclaré qu’il rencontrait des dizaines d’envoyés étrangers, y compris du monde arabe, afin de faire avancer l’initiative. » Pourtant, maintenant que l’allié le plus proche d’Israël a commis cet acte, Israël est resté relativement silencieux sur l’incident, bien que des responsables iraniens aient affirmé que l’assassinat de Soleimani avait été mené conjointement par les États-Unis et Israël.

Indépendamment des justifications officielles mais douteuses de la frappe qui ont été données par Trump [qui, remarquons-le, n’a pas osé faire face aux questions des journalistes et a quitté la conférence de presse tout de suite après avoir récité son laïus], le résultat le plus probable de la mort de Soleimani est qu’elle « allumera la mèche de la guerre » , comme l’a récemment déclaré le Premier ministre irakien, [et ce malgré la requête puérile, adressée via l’ambassade de Suisse en Iran, de ne riposter que de manière proportionnée]. Reste à savoir si la mort de Soleimani suffira à elle seule à pousser les États-Unis, l’Iran et leurs alliés respectifs à la guerre. Mais ce qui est certain, c’est que l’administration Trump semble contente de continuer à aggraver la situation dans la poursuite des ambitions de longue date des faucons de guerre de carrière, ainsi que comme un moyen de créer rapidement un élan intérieur favorable avant les élections de 2020.

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Annexe : Discours de Donald Trump au sujet de l’assassinat de Qassem Soleimani, le 3 janvier 2020.

Source : https://www.whitehouse.gov/briefings-statements/remarks-president-trump-killing-qasem-soleimani/

Traduction : lecridespeuples.fr

Mar-a-Lago

Palm Beach, Floride

LE PRESIDENT : Bonjour tout le monde. Eh bien, merci beaucoup (d’être venus). Et bon après-midi.

En tant que Président, mon devoir le plus élevé et le plus solennel est la défense de notre nation et de ses citoyens.

Hier soir, sous ma direction, l’armée américaine a exécuté avec succès une frappe de précision sans faille qui a tué le terroriste numéro un dans le monde, Qassem Soleimani.

Soleimani préparait des attaques imminentes et sinistres [sic] contre des diplomates et du personnel militaire américains, mais nous l’avons pris en flagrant délit et l’avons liquidé.

Sous ma direction, la politique américaine est sans ambiguïté : aux terroristes qui nuisent ou ont l’intention de nuire à un Américain, nous vous trouverons ; nous vous éliminerons. Nous protégerons toujours nos diplomates, nos militaires, tous les Américains et nos alliés.

Pendant des années, le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique et sa force impitoyable Quds, sous la direction de Soleimani, ont ciblé, blessé et assassiné des centaines de civils [sic] et de militaires américains.

Les récentes attaques contre des cibles américaines en Irak, notamment des tirs de roquettes qui ont tué un Américain et blessé très gravement quatre militaires américains, ainsi qu’un assaut violent contre notre ambassade à Bagdad, ont été perpétrés sous la direction de Soleimani.

Soleimani a fait de la mort de personnes innocentes sa passion perverse, contribuant à des complots terroristes aussi loin que New Delhi et Londres.

Aujourd’hui, nous nous souvenons des victimes des nombreuses atrocités commises par Soleimani et nous les honorons, et nous sommes rassurés de savoir que son règne de terreur est terminé.

Soleimani a perpétré des actes de terreur pour déstabiliser le Moyen-Orient depuis 20 ans. Ce que les États-Unis ont fait hier aurait dû être fait depuis longtemps. Beaucoup de vies auraient été sauvées.

Tout récemment, Soleimani a dirigé la répression brutale des manifestants en Iran, où plus d’un millier de civils innocents ont été torturés et tués par leur propre gouvernement.

Nous avons pris des mesures la nuit dernière pour arrêter une guerre. Nous n’avons pas pris ces mesures pour déclencher une guerre.

J’ai un profond respect pour le peuple iranien. C’est un peuple remarquable, avec un patrimoine incroyable et un potentiel illimité. Nous ne cherchons pas à imposer un changement de régime. Cependant, l’agression du régime iranien dans la région, y compris le recours à des combattants par procuration pour déstabiliser ses voisins, doit cesser, et elle doit cesser maintenant.

L’avenir appartient au peuple iranien, ceux d’entre eux qui recherchent la coexistence pacifique et la coopération, et non aux seigneurs de guerre terroristes qui pillent leur nation pour financer l’effusion de sang à l’étranger.

Les États-Unis ont de loin la meilleure armée du monde, sans égale où que ce soit. Nous avons les meilleures agences de renseignements au monde. Si des Américains sont menacés, nous avons déjà entièrement identifié tous les objectifs à frapper et je suis prêt et disposé à prendre toutes les mesures nécessaires. Et cela, en particulier, se réfère à l’Iran.

Sous ma direction, nous avons détruit le califat territorial de Daech [sic], et récemment, les forces d’opérations spéciales américaines ont tué le chef terroriste al-Baghdadi. Le monde est un endroit plus sûr sans ces monstres.

L’Amérique poursuivra toujours les intérêts des braves gens, des gens formidables, des grandes âmes, tout en recherchant la paix, l’harmonie et l’amitié avec toutes les nations du monde [sic].

Je vous remercie. Dieu vous bénisse. Que Dieu bénisse nos grands militaires. Et que Dieu bénisse les États-Unis d’Amérique. Merci beaucoup. Je vous remercie.

About Ginette Hess Skandrani

écologiste, membre co-fondatrice des verts, anti-colonialiste et solidaire des peuples opprimés du monde arabe, dont les Palestiniens et d'Afrique.