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Le pari risqué de la Turquie, en Syrie


 

Le pari risqué de la Turquie, en Syrie

 

La Syrie vit une période de crise et d’affrontements.

Tout le monde le sait, mais tout le monde sait, également, que les sérieux affrontements en cours, en Syrie, sont devenus, de nos jours, la plus grande obsession de la Turquie voisine, sur la scène diplomatique !C’est en évoquant ce même statut de voisinage que la Turquie a argué, au départ, qu’elle ne pouvait pas rester indifférente envers les évolutions de la Syrie qu’elle considérait, d’ailleurs, comme faisant
partie de ses propres affaires internes. C’est ainsi que la Turquie a formulé ses conseils, mais aussi, ses avertissements au gouvernement syrien, en vue de créer un climat politique ouvert, propice aux réformes politiques. Malgré l’avancement, quand même, assez lent, de Damas, dans le sens des réformes démocratiques, le rôle de la Turquie s’est, peu à peu, transformé en ingérences grandissantes, dans les affaires intérieures syriennes, sous forme d’appui politique, voire, militaire aux opposants au gouvernement de Bachar al-Assad, ce qui a créé de sérieuses tensions, dans les relations Damas-Ankara. La Turquie est devenue, graduellement, le premier refuge des opposants syriens, et depuis, Ankara a demandé, explicitement, le départ du Président syrien Bachar al-Assad. L’escalade du conflit, en Syrie, et l’afflux grandissant des réfugiés syriens, en direction des frontières de la Turquie, a fourni le prétexte à Ankara de prétendre que le retour à la normale et le rétablissement de la sécurité, en Syrie, ne serait
possible qu’avec le départ d’Assad. Certains analystes disent que les immiscions de ce genre, dans les affaires d’un pays limitrophe, constituerait un précédent, dans la politique étrangère de la Turquie. Depuis l’arrivée au pouvoir du Parti pour la Justice et le Développement ou AKP (Adalet ve Kalk?nma Partisi), la Turquie a recouru à une politique de détente avec les voisins et au niveau de la région, dans l’espoir de retrouver les conditions nécessaires au renforcement de son influence et de son poids régional. Pour ce faire, une méthode prônée par les responsables turcs a consisté à suivre la politique de «Zéro Tension», avec les pays voisins, en matière
diplomatique, et la Syrie voisine n’a jamais fait exception à cette règle. Le parti AKP de la Turquie a essayé, depuis son avènement au pouvoir, d’enterrer toutes pommes de discordes avec la Syrie, dont les différends liés au partage des ressources  en eau, la question des Kurdes et les litiges frontaliers, sur la province Hatay. La volonté
partagée d’Ankara et de Damas de résoudre les différends était tellement forte que les deux pays ont levé, réciproquement, la délivrance de visas, pour les déplacements de leurs ressortissants, et se sont investis dans les transactions commerciales bilatérales. De même, la Turquie a endossé le rôle de médiateur de paix entre la Syrie et Israël. «Nos intérêts dépendent du calme et de la stabilité de la région et de l’interaction positive avec les pays voisins et ceux de la région», avait affirmé
le Premier ministre turc et Président de l’AKP, Recep Tayyip Erdogan. Malgré tout, les parcours d’Ankara et de Damas, pour  remplacer la controverse, par l’interaction, se sont arrêtés, petit à petit, à cause des récentes évolutions de la Syrie. La question qui s’impose est de
savoir par quelles motivations, le gouvernement turc a été conduit à ignorer l’un des plus importants principes de sa diplomatie, à savoir, la politique de « Tension Zéro » avec les voisins, au prix de lourdes conséquences politico-économiques résultant de l’intervention, dans les affaires syriennes. Les observateurs évoquent différentes raisons, pour expliquer cette question. A titre d’exemple, Ankara a eu sa propre expérience liée à
ses prises de positions vis-à-vis des évolutions de la Libye. Face aux évolutions en cours, en Libye, la Turquie a essayé, au début, d’appliquer une politique d’impartialité qui lui permette de maintenir les relations politiques et économiques avec Tripoli. Sous les pressions occidentales, et, surtout, américaines, la Turquie s’est vue, enfin, contrainte d’adopter le suivisme vis-à-vis de l’Occident. L’expérience libyenne et la chute de Kadhafi ont fait que la Turquie, négligeant les différences substantielles qui caractérisent le déroulement des
événements, en Libye et en Syrie, passe à l’acte, avec plus de fermeté, contre le président syrien. Les experts estiment que les pressions occidentales ont, largement, été mises en marche, pour conduire la Turquie à
prendre une position interventionniste, à l’égard de la Syrie. Le grand souci des Etats-Unis, au Moyen-Orient, n’a-t-il pas toujours consisté à trouver le moyen de faire adhérer à leur politique les pays qui résistent face aux interventions étrangères, surtout, américaines ?
On pourrait également envisager d’autres raisons, pour les interventions de la Turquie, dans les dossiers internationaux, dont le cas syrien. A travers cette attitude, la Turquie aurait pu envisager de se procurer une situation lui assurant de devenir plus forte qu’un
simple poids régional, voire, de s’imposer dans la gestion des évolutions régionales. Dans l’optique des responsables turcs, pour acquérir une situation régionale privilégiée, Ankara ne pourra plus se permettre de rester indifférente envers les questions régionales. Plus encore, elle pourra s’autoriser à s’imposer, dans le règlement des
crises régionales. La nature des relations entre la Turquie et l’Organisation du Traité de l’Atlantique du Nord (OTAN), notamment, ses relations stratégiques avec les Etats-Unis, en fournissent, par ailleurs, l’opportunité, à Ankara. Plus d’une fois, les responsables de l’OTAN ont qualifié la Turquie de pays important, pourvu d’une situation stratégique, dans les Balkans, au Caucase, au Moyen-Orient, en Asie centrale et dans le champ méditerranéen, un pays qui pourrait offrir un modèle à suivre dans les régions susmentionnées, et qui pourrait influer sur leurs évolutions. Cette demande, les responsables otaniens l’ont annoncé, de façon explicite, à la Turquie. Ceci dit, depuis, surtout, le déclenchement des récentes évolutions, au Moyen-Orient, la Turquie, motivée par des attentes étrangères et des considérations internes, a tenté de s’imposer sur la donne régionale, comme un exemple de l’islamisme moderne. Du point de vue du parti au pouvoir en Turquie, AKP, certains milieux, partis et mouvements du monde arabe, avancent sur un chemin que ce parti a su retracer, au cours de cette dernière décennie. Il s’agit,
là, d’un modèle qui, à la fois, prétend à l’Islam, à la démocratie et aux libertés civiles, reconnaissant, en même temps, des limites très claires, face aux puissances étrangères, et qui est caractérisé par un penchant, en faveur de l’indépendance vis-à-vis de leurs attitudes
interventionnistes. Bien qu’islamiste, ce modèle est plutôt enclin à éviter l’extrémisme et à privilégier l’interaction internationale. L’arrivée au pouvoir des islamistes, en Afrique du Nord, par exemple, au Maroc et en Tunisie, est le signe, à en croire les responsables du
Parti pour la Justice et le Développement (AKP), que ce dernier aurait la capacité de s’affirmer comme un modèle à suivre, pour d’autres nations. Dans l’optique des responsables d’Ankara, même les troubles, en Syrie,
s’inscrivent, dans la foulée des mouvements pro-démocratiques, dans la région. C’est avec une telle mentalité qu’Ankara cherche à justifier ses ingérences, en Syrie, ingérences qui, de l’aveu du chef de la filiale d’Istanbul du parti «République populaire», ont surpris les pays occidentaux ! Une question vitale, dans le débat politique, à l’intérieur même de la Turquie, est de savoir, en quoi cette approche interventionniste, à lourdes
conséquences, profiterait-elle au gouvernement turc ? Au travers des critiques visant le régime sioniste et en signe de défense des droits des Musulmans, en général, et des Palestiniens, en particulier, la Turquie d’Erdogan a essayé, une décennie durant ou presque, de donner une image positive de ce pays, auprès de l’opinion
publique de la région. En réalité, la Turquie doit une grande partie de cette réussite à une politique de détente, dans ses relations avec les pays voisins, et à son approche, surtout, envers le monde musulman et oriental. Mais le suivisme de la Turquie vis-à-vis des politiques de l’OTAN, en ce qui concerne l’établissement du site Radar balistique de cette organisation, sur son territoire, et l’hyper-activation de la diplomatie turque, dans le dossier syrien, et en faveur du camp des
opposants à Bachar al-Assad, ont, considérablement, édulcoré le prestige d’Ankara, auprès des opinions. D’ailleurs, les détracteurs d’Ankara estiment que ces deux mesures visent à nuire à l’axe de la Résistance, face au régime sioniste. Selon ces détracteurs, accueillir le site balistique de l’Alliance, sur le territoire turc, constitue un appui flagrant au régime sioniste, une décision hostile aux pays islamiques et qui vise à affaiblir le gouvernement d’Assad, en première ligne du front du camp de la résistance anti-israélienne. Dans ce contexte, les détracteurs du gouvernement turc l’appellent à revoir sa politique étrangère, notamment, envers les évolutions de la crise syrienne. «Ces ingérences coûteront cher à la
Turquie, qui, tout comme la Syrie, est une société multiethnique et multiconfessionnelle», disent-ils.  N’oublions pas que, de nos jours, Chiites, Sunnites, Alaouites, Chrétiens, Turcs et Kurdes, tous, coexistent,
ensemble, en Turquie. Il n’y a donc aucune garantie qu’avec une escalade du conflit, en Syrie, les tensions, à caractère ethnique et religieux ne s’étendent pas vers l’intérieur de la Turquie, et cela, alors que la donne serait devenue, déjà, trop complexe, dans la région. L’écrivain turc, Jean Atakli, tient à avertir du danger de la
propagation du terrorisme, dans certaines régions de la ville d’Antakya, au Sud de la Turquie. «En raison des politiques du gouvernement, la ville d’Antakya s’est transformée, aujourd’hui, en une bombe à retardement. Or, l’armée turque n’est pas autorisée à y intervenir», affirme cet écrivain. De même, les détracteurs d’Ankara disent que le gouvernement turc a ordonné aux forces de l’armée, stationnées, le long des frontières avec la Syrie, de ne pas réagir, en ce qui concerne l’infiltration des éléments d’Al-Qaïda, à l’intérieur de la Syrie voisine. Par ailleurs, certains reportages ont confirmé que le rôle des
extrémistes syriens et des groupes liés à Al-Qaïda se renforce, chaque jour un peu plus, dans le conflit contre le gouvernement d’Assad. Dans un article, publié, il y a peu de temps, par le journal « Today’s Zaman », le Dr. Mohamed Ayoub, Professeur en relations internationales, à l’Université du Michigan, s’intéresse aux ressemblances qui existent, selon lui, entre la Turquie d’aujourd’hui et le Pakistan, d’il y a une trentaine d’années. «Il y a, exactement, 30 ans, la CIA était active, dans les régions frontalières entre le Pakistan et
l’Afghanistan : elle entraînait et armait les Moudjahidin afghans dans la lutte contre les rebelles», écrit Mohamed Ayoub. On apprenait, aussi, des nouvelles, selon lesquelles les éléments d’un courant hyper-extrémiste étaient absorbés et transférés, à l’époque, vers les
frontières pakistano-afghanes, avec le consentement de l’Arabie saoudite et des Etats-Unis ! Et on voit, de nos jours, les résultats meurtriers que l’argent de l’Arabie saoudite et l’idéologie belliciste des Salafistes apportent au Pakistan, qui est plus qu’en tout autre temps, aux prises avec une croissance de l’ethnisme religieux et  les
tendances extrémistes takfiris. Toujours, selon le professeur Mohamed Ayoub, une série d’événements qui
ont commencé à se produire, dans les années 1980, au Pakistan ont fait de ce pays un vrai bastion des groupes terroristes, et c’est en direction de ce même pays que les terroristes ont braqué, aujourd’hui, leurs armes. Les régions tribales du Pakistan sont, aussi, à l’origine du terrorisme, qui frappe, aussi, le pays voisin, l’Afghanistan. Ce professeur de l’Université du Michigan ajoute, surtout, que ce qui est, de nos jours, en train de se produire, sur la frontière turco-syrienne, ressemble, horriblement, à ce qui se passait dans les régions frontalières entre le Pakistan et l’Afghanistan. C’est un fait, et le célèbre « New York Times », aussi, le confirme : les éléments de la CIA sont en marche, dans le transfert d’armements, surtout, des missiles anti-chars, vers l’intérieur de la Syrie. C’est le Qatar et l’Arabie saoudite, qui assurent, financièrement, le transfert d’armes, qui, d’ailleurs, s’effectue, par l’intermédiaire de la Turquie. C’est pourquoi l’opinion publique turque porte, depuis récemment, un regard différent sur l’opposition syrienne. Selon « Le Figaro », les citoyens turcs portent, à 60%, un regard négatif sur l’armée syrienne libre (ASL-opposition), depuis qu’ils ont appris que des Salafistes et des éléments d’Al-Qaïda sont présents, dans les rangs des opposants syriens ; or, les Turcs avaient l’habitude, au départ, de considérer l’opposition syrienne comme une majorité dévouée à la lutte en faveur de la démocratie. Toujours, selon « Le Figaro », la Turquie s’inquiète, aussi, de la création d’une zone autonome kurde, au Nord de la Syrie, ce qui nuirait à sa propre sécurité et à son intégrité territoriale. Comme l’a annoncé le Président turc Abdullah Gül, la Turquie n’hésitera pas à attaquer le Nord syrien, une fois que la menace des Kurdes sera sérieusement ressentie. Mais tant que la Turquie soutiendra les opposants syriens, il sera envisageable que la Syrie, aussi, soutienne, à son tour, les opposants kurdes, en Turquie, comme le disent les détracteurs d’Ankara. Ceci étant dit, il n’est pas exclu qu’un renversement, manu militari, du gouvernement syrien, prenne une tournure fatale, pour le régime au pouvoir, en Turquie, particulièrement, dans les régions à population kurde. Le site d’information Monitor a trouvé une simple et jolie formule, pour
expliquer tout cela : les kurdes de la Syrie sont devenus, aujourd’hui, le cauchemar de la Turquie, alors qu’un éventuel recours, par les terroristes armés, toujours en Syrie, aux armes chimiques et biologiques, continue d’être le cauchemar des Etats-Unis. Sur ce fond, on pourrait dire que le gouvernement turc, dirigé par le Parti pour la justice et le développement, se trouve, aujourd’hui, dans le collimateur des critiques, plus virulentes que jamais, au sujet de sa politique étrangère, et cela aura, sans doute, des impacts négatifs, sur l’avenir politique de l’AKP et sur sa popularité, auprès de l’opinion publique turque.

IRIB