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Le spectaculaire revirement français sur la Syrie.


AFROHISTORAMA
Dimanche 12 mai 2013
 

 

Bashar al-Assad cropped

Il faut reconnaître une qualité à Laurent Fabius : sa capacité à changer de pied. Fin politique, le ministre des Affaires étrangères nous le montre une fois de plus sur le dossier syrien . Craignant d’être marginalisée par le récent accord américano-russe sur la tenue d’une conférence internationale pour sortir de l’impasse, Paris donne l’impression d’être à la manœuvre dans le sens souhaité  par Washington et Moscou; c’est-à-dire la recherche d’une solution diplomatique à un conflit qui a fait plus de 70 000 tués en deux ans. Un rapide examen des faits montre pourtant que la France a surtout joué la mouche du coche sur ce douloureux dossier. Mais à la décharge de M.Fabius, il convient de reconnaître que son prédécesseur au Quai d’Orsay, Alain Juppé, lui avait montré la voie.

Dans un long entretien à nos confrères du Monde, Laurent Fabius déclare que la France « poursuit quatre orientations. D’abord continuer de pousser une solution politique. Les Etats-Unis doivent pleinement s’engager, les discussions avec la Russie se renforcer. Nous proposons depuis longtemps un Genève II faisant suite à la réunion de Genève en juin 2012 ».

Mauvais diagnostic

Ceux qui suivent de près le dossier syrien seront quand même un peu surpris d’entendre M. Fabius assurer que Paris a toujours privilégié l’option diplomatique. Depuis deux ans, la principale faiblesse de la position française a été au contraire de ne pas choisir clairement entre la diplomatie et les armes en Syrie, convaincue que les « jours du régime étaient comptés », selon une formule, qui n’est pas l’apanage du Quai d’Orsay. Cette prévision hasardeuse n’était pas celle, non plus, de notre ambassadeur à Damas ,Eric Chevallier , qui écrivait dans des télégrammes datés des premiers mois de l’offensive contre la Syrie que le pouvoir était encore trop solide pour tomber, alors qu’à Paris son ministre de tutelle, Alain Juppé, allait répétant que les « jours de Bachar Al Assad étaient comptés ». Un dysfonctionnement sur lequel des historiens se pencheront peut-être un jour.

En condamnant rapidement Al Assad à comparaître devant un Tribunal international, la France –  toujours selon Alain Juppé en février 2012 – se coupait de toute possibilité de peser – à la mesure de son petit poids – dans un processus diplomatique à venir. « Nous étions pourtant bien placé », regrette un ancien diplomate en poste à Damas, qui rappelle la lune de miel franco-syrienne entre 2008 et 2010.

En Europe, la France a été ensuite – avec la Grande-Bretagne – à la pointe de l’armement des mercenaires afin, nous disait-on, de rééquilibrer le rapport des forces défavorable aux miliciens face à une armée régulière . Une annonce qui a fait long feu, en raison des avertissements du ministère de la Défense . Au grand dam des mercenaires qui espéraient beaucoup dans les promesses françaises et qui se réfugient aujourd’hui auprès des djihadistes du groupe al-Nosra.

D’autre part, entendre M. Fabius se faire le chantre d’un Genève II parait là encore pour le moins surprenant. Après Genève I qui ouvrait la voie à une transition négociée, Paris n’a eu de cesse de répéter que cet accord ne pouvait être appliqué que si Al Assad quittait le pouvoir dès le lancement de cette transition. Ce à quoi s’opposait Moscou en  s’appuyant sur les termes même de l’arrangement. D’où le blocage de Genève I.

« Mais Genève, c’est du passé », entendait-on l’été dernier à Paris, après l’attentat qui coûta la vie à quatre hauts-responsables syriens parmi lesquels le général Assef Shawkat, beau-frère du Président Al Assad.

On joue les mauvaises cartes chez les « opposants »

Puis après quelques semaines , on nous jurait qu’avec les premiers hélicoptères militaires abattus par les mercenaires, « on assistait à une accélération de l’histoire ». Bref, comme le soutenait encore à l’automne M. Fabius, le pouvoir allait tomber cette fois-ci  dans « quelques semaines ». Il était donc inutile de plaider pour une solution diplomatique. D’autant qu’en parallèle, sous de très fortes pressions diplomatiques et financières de nos alliés qataris, on parvenait tant bien que mal à rassembler l a dite »opposition » dans une « Coalition nationale » que la France a été la première à reconnaître. Contrairement aux Etats-Unis qui, pragmatiques, ont vu rapidement que cette Coalition allait exploser sous les mêmes contradictions que le Conseil national syrien qui l’avait précédée : une structure noyautée par les Frères musulmans. Ce qui a alimenté les divisions internes et débouché finalement sur la démission de son chef Moaz al-Khatib qui s’apprête à créer une nouvelle force politique avec d’autres opposants, moins islamistes pour faire contrepoids à une Coalition moribonde.

Or, la Coalition est autant l’engeance de la France que du Qatar et de la Turquie. Conscients de ses défauts, Etats-Unis et Russie ont choisi d’inviter à titre personnel des opposants à leur conférence de Genève. Ce qui veut dire que la Coalition a quasiment perdu son titre de représentant de « l’opposition ». Paris, nous dit encore M. Fabius,souhaite ardemment que cette opposition s’élargisse. Surprise là encore : depuis déja deux ans , la France a placé ses œufs dans un seul et même panier, celui du CNS puis de la Coalition, refusant d’engager un dialogue conséquent avec d’autres opposants , eux pourtant laïcs , et n’hésitant pas à exercer parfois de vilaines pressions sur certains d’entre eux. Or ceux-là vont aussi être invités à Genève.

On donne des gages aux Américains sur Al Nosra

Pour raccrocher le train de Genève et occuper un strapontin à la conférence internationale qui s’annonce, la France cherche à se redonner une virginité sur le dossier syrien. Et pour donner des gages à ses partenaires américains et russes, Paris en profite pour annoncer qu’il va, cinq mois après Washington, proposer de mettre le groupe djihadiste Jabhat Al Nosra, lié à Al Qaida, sur la liste des organisations terroristes.

Cette manœuvre sera bien accueillie par les diplomates russes, américains ou onusiens qui depuis le début ne comprennent guère le jusqu’au boutisme de Paris. « La France est la grande perdante de la conférence internationale », souligne l’un d’entre eux. « Son revirement est spectaculaire ». Mais comme l’issue à court terme de ladite conférence est pour le moins incertaine, la France aura encore le loisir de changer de cap…

Par Georges Malbrunot