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Proche-Orient : le poids du passé… et de l’Occident Chems Eddine Chitour



Le Pr Chems Eddine Chitour

Lundi 1er octobre 2012

Le Professeur émérite Chems Eddine Chitour a accepté de répondre à nos questions et dans un long entretien nous livre son analyse de la situation actuelle au Proche-Orient, notamment concernant le problème syrien.

Laurent Brayard, La Voix de la Russie : Bonjour Professeur, je suis heureux de vous accueillir, vous êtes le professeur émérite Chems Eddine Chitour, vous avez écrit de nombreux articles sur le thème de la Palestine et c’est un article sur la mort d’Arafat qui a attiré mon attention. Mais avant de commencer, parlez-nous plus en détail de vous, je crois qu’il serait intéressant de préciser qui vous-êtes et quel est votre engagement :

Chems Eddine Chitour : Bonjour, je suis avant tout un enseignant, spécialiste de la thermodynamique et des économies d’Energie. Je m’intéresse depuis une vingtaine d’années aux problèmes de l’énergie, à la transition énergétique inévitable qui nous permettra de décroître sans casse et naturellement au développement durable. L’énergie explique dans une grande partie l’émergence des conflits actuels et leur récurrence notamment dans la région du Moyen-Orient. Pas seulement aucune région n’est à l’abri. Quand les « petits » seront « normalisés » arrivera fatalement le choc des titans et cela ne sera pas facile pour ceux qui ont pour crédo le mythe des races supérieures et la Destinée manifeste….

La Voix de la Russie : Ma question portera justement sur la réapparition de la mort d’Arafat sur la scène de l’actualité. Vous avez souligné avec force qu’il avait été éliminé presque de notoriété publique, et nous nous posons la question ici en Russie de savoir pourquoi la révélation de sa mort ressurgit à cet instant ? De votre avis personnel, des raisons politiques pourraient se trouver cacher derrière la dépouille du chef historique palestinien ?

M. Chitour : De mon point de vue c’est un contre-feu, les soupçons concernant la mort du président de l’Autorité Palestinienne sont nés quelques mois après sa mort. Il faut relire les écrits de Leila Mazbouthi qui rapporte les propos de Farouk Kaddoumi ex-numéro 2 de l’OLP qui accusent nommément le tandem AbouMazen et son ministre de l’intérieur Mohamed Dahlane d’être à la tête de ce complot. Cependant deux choses intriguent : Pourquoi l’épouse d’Arafat ne se réveille-t-elle que maintenant pour dire à qui veut l’entendre que son mari a été empoisonné ? Certes il y a eu une étude suisse montrant des traces de polonium sur la chapka et les vêtements d’Arafat. La question se pose alors de savoir pourquoi ces vêtements n’ont pas été analysés après sa mort et surtout après les accusations de Kaddoumi ? Il reste que la France a offert un juge qui va se rendre à Ramallah. Là encore aucun blocage, mais on constate que la presse n’en parle plus.

La Voix de la Russie : Vous n’ignorez pas qu’à l’heure actuelle la situation au Proche et au Moyen-Orient est explosive, j’aimerais avoir votre avis sur le problème syrien et ses implications ?

M. Chitour : Le problème syrien fait partie de la stratégie de choc dénoncée par plusieurs intellectuels respectables (Noam Chomsky, Naomi Klein). C’est à la fois un problème récent et très ancien. Tout commence avec la poussée de l’Occident vers l’Orient. Ce fut d’abord 1798 et la campagne d’Egypte de Bonaparte. La Grande Bretagne ne fut pas en reste, elle chercha dans la foulée des débouchés pour ses marchandises. Les Cécile Rhodes et Joseph Chamberlain ont fait le lit de la colonisation en Afrique surtout après le traité de Vienne. Bien plus tard les puissances occidentales de l’époque n’ont eu de cesse d’attiser les haines pour protéger, disent-elles, les minorités chrétiennes, affaiblissant l’Empire ottoman qui sera finalement dépecé à la fin de la Première Guerre mondiale. La Grande Syrie fut charcutée et le Liban fut créé. Pour rappel, en 1860 s’est produit une révolte de paysans maronites contre la domination des notables. Cette révolte suscita en réaction le massacre des chrétiens par les musulmans. Les troubles s’étendirent jusqu’à Damas, où ils ont été arrêtés par l’intervention de l’Emir Abdelkader. Les massacres en Syrie indignèrent les Européens. Ils imposèrent un gouverneur chrétien au Liban. C’est une des tentatives récurrentes d’ingérence caractérisée depuis plus de deux siècles dans les affaires arabes.

La Voix de la Russie : Et que s’est-il passé après la Première Guerre mondiale ?

M. Chitour : Ce fut ensuite la débâcle de l’Empire Ottoman qui était dans le mauvais camp. Fidèles à leurs habitudes de diviser pour mieux régner, les Britanniques et les Français mirent en coupe réglée l’Empire ottoman avant même la fin de la guerre. On se souvient aussi de la chevauchée fantastique de Lawrence d’Arabie qui promit un royaume aux Arabes, royaume qu’ils n’ont pas eu. Par contre ils eurent durablement l’installation des Juifs parce que Lord Balfour – à l’instar de Dieu- promit la terre une seconde fois aux Juifs, cela fait 95 ans et cela dure encore de nous jours. Non contents de spolier les terres des Palestiniens au nom de la défense des minorités, l’Occident mais aussi, il faut bien le dire, l’Eglise à l’exception de certains pontificats comme celui de Paul VI, ont tout fait pour arriver à une mésentente. Hayat al Huwik Atia, journaliste libanaise de confession maronite a interpellé le pape Benoît XVI lors de son voyage en Israël : «L’Eglise d’Orient refuse d’être entraînée dans le processus de judaïsation de l’Occident chrétien. Nous, l’Orient arabe chrétien, nous ne voulons pas de ce néo-christianisme judéo-chrétien et nous refusons que l’Occident chrétien utilise l’influence spirituelle occidentale des Eglises, catholiques et protestantes, pour implanter en Orient et particulièrement dans le monde arabo-chrétien l’idée ou l’influence de la judaïsation. Votre Sainteté le pape, sachez que je suis une chrétienne arabe! Par conséquent, cela ne m’empêche pas de vous rappeler ma fierté d’appartenir à cette terre arabe. Cette terre est le berceau de toutes les Religions et de toutes les Révélations monothéistes. La deuxième raison est que c’est l’Occident qui agit depuis des décennies contre le Monde arabe pour saper cette cohésion sociale et religieuse dans le Monde arabe. En conséquence, Votre Sainteté, sachez que nous, Arabes chrétiens, nous ne sommes une minorité en aucune façon, tout simplement parce que nous étions des Arabes chrétiens avant l’Islam, et que nous sommes toujours des Arabes chrétiens après l’Islam. La seule protection que nous cherchons est comment nous protéger du plan occidental qui vise à nous déraciner de nos terres et à nous envoyer mendier notre pain et notre dignité sur les trottoirs de l’Occident ».

Les ingérences continuelles contribuent à créer cette tension permanente qui n’existait pas avant. Il est à craindre qu’une église conquérante et un Occident dévastateur vont achever de détruire « les équilibres culturels et religieux » que les sociétés du Moyen-Orient ont mis des siècles à sédimenter. Pouvons-nous rester indifférents, à ce scandale d’une nouvelle fitna (chaos) qui prolonge, d’une certaine façon, les guerres religieuses déclenchées par un certain Urbain II ?

Laurent Brayard, La Voix de la Russie : Professeur Chems Eddine Chitour, nous reprendrons notre entretien la semaine prochaine, je vous remercie pour l’heure et vous souhaite à vous et à nos lecteurs de La Voix de la Russie, une très bonne journée. A la semaine prochaine pour la suite de votre analyse !

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