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Syrie : Pourquoi l’opinion occidentale tourne


Par : Richard Labévière
Quand la Syrie s'éveillera...

La couverture médiatique de la crise syrienne restera comme un cas d’école de l’« orwellisation » de nos sociétés mondialisées, illustration du comment on est passé de l’information à la communication puis à la propagande soft (1). Estimant que Bachar al-Assad finirait comme Ben Ali, Moubarak ou Kadhafi, nos chères rédactions ont prédit, pendant presque un an, la chute imminente du « régime de Damas ». Mais le canard étant toujours vivant, on a eu droit à une seconde vague d’explications du genre : pourquoi Bachar tient… On vient d’entrer dans une troisième étape : l’après-Bachar est incertain. Le summum du genre est atteint par l’« opposant en exil » Samir Aïta qui se confie au Figaro du 16 août dernier : « La période de transition va être difficile. » D’autres belles âmes découvrent – après l’oubli de ceux d’Irak expulsés par les peshmergas amis de Bernard Kouchner – que les chrétiens de Syrie sont menacés ! Mieux vaut tard que jamais.

Trois éclairages peuvent être invoqués pour mieux comprendre cette nouvelle mise en scène. Tout d’abord, avec la mise à mort diplomatique de Kofi Annan par les « démocraties occidentales » qui n’ont pas supporté que l’ancien patron des Casques bleus veuille introduire l’Iran dans la médiation, l’opinion a compris qu’on s’achemine vers une guerre civile totale et globale. Celle-ci a été délibérément fabriquée, certes en partie par le régime syrien lui-même, mais aussi par une triple convergence d’intérêts : ceux de Washington et de Tel-Aviv à travers la mise en œuvre du « Grand-Moyen-Orient » des néoconservateurs américains ; ceux de monarchies pétrolières wahhabites finançant les Frères musulmans et les salafistes du monde entier pour faire pièce au mal nommé « arc chiite » ; enfin ceux des pays européens qui désarment et confient leurs protection et intérêts à la diplomatie américaine. Il y a trois semaines la grande presse américaine a fait quelques-unes de ses unes sur plusieurs milliers de partisans d’Al-Qaïda engagés en Syrie et en provenance d’Irak, du Liban et de Jordanie. Alors, les journalistes français pouvaient commencer à en parler…

Ensuite s’est imposée l’idée de la partition, tarte à la crème de tous les néocolonialismes et merveilleuse illustration de la prophétie morbide d’Oded Yinon. Rédigée en 1982, sa célèbre note préconisait une fragmentation territoriale de l’ensemble proche et moyen-oriental en des unités les plus petites possible. En guise de préambule, Yinon écrit : « Le monde arabe islamique n’est qu’un château de cartes construit par des puissances étrangères — la France et la Grande-Bretagne dans les années 1920 — au mépris des aspirations des autochtones. Cette région a été arbitrairement divisée en dix-neuf États, tous composés de groupes ethniques différents, de minorités hostiles les unes aux autres, si bien que chacun des États arabes islamiques d’aujourd’hui se trouve menacé de l’intérieur en raison de dissensions ethniques et sociales, et que dans certains d’entre eux, la guerre civile est déjà à l’œuvre. »

S’appuyant principalement sur une bibliographie américaine, citant abondamment Bernard Lewis et Samuel Huntington, la note passe en revue ces dix-neuf États arabes en répertoriant leurs principaux facteurs centrifuges, annonciateurs de désintégration : « Telle est la triste situation de fait, la situation troublée des pays qui entourent Israël. » La recommandation de Yinon est parfaitement claire : « C’est une situation lourde de menaces, de dangers, mais aussi riche de possibilités, pour la première fois depuis 1967. »

Après une ultime recommandation qui invite Israël à « agir directement ou indirectement pour reprendre le Sinaï en tant que réserve stratégique, économique et énergétique », Yinon conclut : « La décomposition du Liban en cinq provinces préfigure le sort qui attend le monde arabe tout entier, y compris l’Égypte, la Syrie, l’Irak et toute la péninsule arabe. Au Liban, c’est déjà un fait accompli. La désintégration de la Syrie et de l’Irak en provinces ethniquement ou religieusement homogènes, comme au Liban, est l’objectif prioritaire d’Israël, à long terme, sur son front Est. À court terme, l’objectif est la dissolution militaire de ces États. La Syrie va se diviser en plusieurs États, suivant les communautés ethniques, de telle sorte que la côte deviendra un État alaouite chiite ; la région d’Alep, un État sunnite ; à Damas, un autre État sunnite hostile à son voisin du nord verra le jour ; les Druzes constitueront leur propre État, qui s’étendra sur notre Golan peut-être et en tout cas dans le Haurân et en Jordanie du Nord. »

Conclusion de la prophétie : « L’objectif prioritaire d’Israël à long terme » consiste donc à favoriser tous les facteurs de désintégration des États arabes, démantèlement devant déboucher sur la balkanisation de la région. Dix ans avant les massacres, les charniers et autres « terribles cortèges » de Bosnie, d’Irak et d’Afghanistan, cet encouragement prémonitoire à la purification ethnique et religieuse fait littéralement froid dans le dos.

Enfin, effectivement, quelques journaux se sont rappelés qu’il y avait des Arabes chrétiens et qu’après leur expulsion d’Irak, les ciblages réitérés dont ils sont l’objet en Égypte et leurs divisions chroniques au Liban, ceux de Syrie avaient valeur de baromètre. Et celui-ci sert encore à mesurer ce qui reste de pluriconfessionnel aux Proche et Moyen-Orient…

 

(1) Consulter notre numéro spécial sur « Les chiens de garde » in Afrique Asie n° 79, juin 2012.