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Faire du terrain en Syrie – Entretien avec Adam Baczko, sociologue des guerres civiles (1/3)


Faire du terrain en Syrie – Entretien avec Adam Baczko, sociologue des guerres civiles (1/3)
10 décembre 2013

Par Cedric Nithard
Gilles Dorronsoro, Adam Baczko et Arthur Quesnay sont partis en Syrie dans le cadre d’un contrat de préfiguration TEPSIS afin d’y étudier la phase initiale de la révolution syrienne dans le governorat d’Alep. Adam Baczko témoigne à travers trois entretiens publiés tout au long de la semaine de ce qu’il a observé sur le terrain.

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Comment avez-vous préparé votre voyage ?
La particularité d’un terrain de guerre, c’est qu’il est très difficile de prévoir une liste de gens à interviewer. On est dépendant de la situation et obligé à certains égards d’être assez souple : accepter de devoir bouger car c’est le moment de bouger, ne pas poser certaines questions à certaines personnes en dépit du fait que l’on en aurait besoin. Donc il faut construire une démarche de recherche qui prenne en compte ces contraintes très lourdes.
Il faut s’assurer d’un côté que les conditions de sécurité sont remplies, c’est à dire savoir avec qui je vais pouvoir me déplacer et également d’avoir des questions suffisamment établies pour pouvoir m’adapter au changement d’environnement. Avec Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay, on a travaillé trois ou quatre mois en amont pour construire une image des problématiques que cette guerre civile pouvait nous poser. Nous avons choisi de partir tous les trois car nous travaillons, à partir de nos terrains respectifs, sur un objet commun, les guerres civiles. Je travaille sur l’Afghanistan et la République Démocratique du Congo, Gilles Dorronsoro sur l’Afghanistan et les Kurdes, Arthur Quesnay sur l’Irak et la Libye. Aucun de nous n’est spécialiste de la Syrie, nous sommes sociologues des guerres civiles. Séparément, nous nous sommes rendus compte que les questions que l’on a vues chacun sur nos terrains étaient pertinentes en Syrie. Par exemple, la dynamique politique en Syrie ne répondait pas aux conditions que nous avions étudiées ailleurs. Ici, les groupes armés ne créent pas de fiefs comme on a pu le voir en Afghanistan. Pourquoi les acteurs ne territorialisent pas quand ils en ont les moyens ? C’est la création de questions de ce type qui permettent une fois sur le terrain de s’adapter. Ce que l’on voulait comprendre, on avait commencé à y réfléchir préalablement.

Par quels moyens êtes vous rentrés en Syrie et plus particulièrement à Alep ?
C’est très simple. Nous avons pris un vol jusqu’à Gaziantep qui est la ville turque à la frontière Nord de la Syrie. De là vous pouvez très facilement rejoindre la frontière turque. Quelqu’un que nous connaissions est venu nous chercher à la frontière que nous avons traversée à pied car beaucoup de Syriens n’ont pas de passeport pour passer. Pour commencer, nous sommes restés dans les villes le long de la frontière, pour prendre la mesure de ce qu’il se passait exactement, où nous pouvions et ne pouvions pas aller. Une chose très importante, que j’avais déjà vue en Afghanistan, vous avez une image extrêmement différente de la situation au jour le jour de l’intérieur et de l’extérieur. Donc il faut toujours un temps de reprise de l’information. Les informations que vous pouvez recevoir en étant à l’extérieur sont toujours faussées par un certain nombre de biais.

Avec qui étiez-vous en contact sur place ?

Il y a deux types de personnes qui ont été centrales. D’abord ceux qui font le lien entre la France et la Syrie. C’est tout un réseau de personnes qui travaillent, pour certains liées à l’insurrection, pour d’autres liées simplement à la société civile syrienne qui s’est énormément étendue depuis 2011. Des personnes à Paris nous ont beaucoup aidé comme Bassma Kodmani (ancienne chercheuse au CNRS devenue ensuite porte-parole du Conseil National Syrien, elle est également à la tête d’un groupe de réflexion sur le monde arabe : The Arab Reform Initiative). Ce qui était central pour nous, c’était d’avoir un certain nombre de contacts qui étaient dans les manifestations de 2011 : des jeunes gens, assez mobiles, qui avaient une bonne connaissance de ce qu’il se passait autour d’eux et devenus pour certains journalistes ou militants. Ce sont souvent de jeunes étudiants donc qui ont une très bonne idée de ce qu’est une recherche scientifique. On parle d’un pays où tout le monde fait des études et donc d’un endroit où les gens comprennent très bien ce qu’un doctorant ou un professeur de science politique de la Sorbonne vient faire en Syrie. Ces gens-là nous ont aidé à nous déplacer de ville en ville. Il faut savoir qu’il y a eu une différence entre le premier terrain que nous avions fait en décembre-janvier où les conditions logistiques étaient très simples, et le suivant six mois plus tard. Après avoir fait trois ou quatre terrains de guerre différents, je n’avais jamais vu un terrain aussi facile. C’est un terrain où les gens vous déplaçaient très simplement d’une ville à une autre. Le seul risque étant le régime qui contrôle des zones délimitées. On savait qu’il ne fallait pas aller à tel ou tel endroit, c’est-à-dire en somme rester loin du front. Mais dès lors que nous évitions les zones du régime, il n’y avait aucun risque. Le second terrain était beaucoup plus compliqué. La présence montante de groupes islamistes fait qu’il y avait des contrôles sur certaines routes. Ce qui a restreint nos déplacements et nous a obligé à passer deux semaines en Syrie et le reste du temps en Turquie.

Quelles sont les principales différences que vous avez pu constater en Syrie par rapport à vos autres terrains de guerre ?

Méthodologiquement la Syrie exigeait un travail beaucoup plus souple même si on a toujours besoin de souplesse sur un terrain de guerre. Donc l’ampleur de la préparation était beaucoup plus aigüe en Syrie. Typiquement dans un terrain comme l’Afghanistan vous avez une ville comme Kaboul où les conséquences de la guerre sont extrêmement lointaines. Vous avez donc une zone à l’intérieur du pays où vous êtes très loin des zones les plus affectées par la guerre. La Syrie n’est pas du tout comme ça, il n’y a pas ce genre de zone. Il n’est pas possible de se poser et prendre deux semaines pour écrire et réfléchir comme on peut le faire à Kaboul. Vous êtes en permanence en train de faire des entretiens. Cet hiver, à trois, on a fait 100-150 entretiens pendant un mois et demi. Autrement dit, j’ai fait plus d’entretiens en Syrie en un mois et demi qu’en Afghanistan en peut être un an de présence sur le terrain. Vous êtes dans un rythme très différent, c’est très fatiguant et difficile d’intégrer toutes les données que l’on vous donne et les questions que cela pose. On a commencé quelque chose qui méthodologiquement nous a semblé très intéressant en Syrie. Tous les jours nous prenions 3-4 heures, isolés et nous essayions de nous raconter ce que l’on avait vu et entendu dans la journée en se demandant qu’est ce que cela posait comme questions d’un point de vue de science politique, d’anthropologie ou de sociologie. Qu’est-ce que cela nous dit sur les problèmes que l’on connaît sur les questions d’institutionnalisation, de politisation ou de capital social. Et d’essayer de prendre un peu de distance dans une situation qui ne le permettait pas contrairement à l’Afghanistan, le Congo ou l’Irak.

L’autre différence, c’est qu’en la Syrie, la question de l’engagement du chercheur est immédiate. C’est très difficile de rester complètement neutre. Vous avez en face de vous un conflit qui est très prenant sur le plan émotionnel et affectif. Qui vous engage au-delà de la profession de chercheur. Et là, on a fait un choix très clair. Cela a été d’assumer qu’une partie du terrain syrien nous forçait à l’engagement. Nous avons donc décidé de diviser en deux très explicitement nos publications pour protéger notre travail scientifique des écrits qui seraient de type engagés comme des éditoriaux dans Libération, dans le New York Times, un rapport pour le Carnegie Endowment for International Peace à Washington, un autre pour la New American Foundation. Nous les avons écrit en considérant que ce que nous faisions n’était pas de la recherche. Et à l’inverse dans un article pour un livre codirigé par François Burgat et Bruno Paoli ou un autre pour La Revue Française de Science Politique, nous faisions très attention à conserver une neutralité axiologique, à nous assurer que ce que nous faisions était bien des sciences sociales et pas de l’engagement politique.

Intellectuellement c’est un travail compliqué sur place ?

C’est un travail compliqué car cela exige de bien réfléchir sur l’engagement affectif, émotionnel, la fatigue que vous ressentez et les effets que cela a sur les questions que vous vous posez. Cela ne laisse pas indemne de ce point de vue-là.

Estimez-vous prendre de risques en allant en Syrie pour vos recherches ?
C’est une zone compliquée. Dès que l’on est dans une zone de guerre, il y a toujours un risque résiduel. Mais ce risque est beaucoup moins grand que ce que l’on imagine chez les chercheurs. L’avantage de la recherche, c’est que vous passez tellement de temps dans un endroit que vous le connaissez. Cela crée un autre risque, c’est le sentiment de sécurité. L’une des grandes différences entre les reporters et les chercheurs, c’est que l’on fini par créer un réseau et connaître un endroit assez bien. À connaître les cartes, à savoir qui change où et comment, à savoir quelle question peut-être posée et quelle question doit être évitée. C’est la meilleure garantie de sécurité du chercheur. Et au final ce qui est assez étonnant, le meilleur juge de la capacité d’un chercheur à aller sur le terrain, c’est le chercheur lui-même. Il est le plus à même si son terrain est sécurisé.

Dans les zones contrôlées par le régime, qu’elles étaient les risques que vous encourriez ?
Une arrestation voire pire. Mais il était évident dès le début que toute zone du régime devait être évitée. Ce sont des zones où on aurait pris des risques en termes d’intégrité physique, mais aussi des risques d’arrestation ou d’enlèvement. Par contre, dans d’autres zones, on savait que l’on prenait très peu de risque. La ville d’Al-Bab au Nord d’Alep n’est pas bombardée. C’est un endroit où vous pouvez conduire des entretiens dans des conditions de sécurité. La montée récente des islamistes fait qu’aujourd’hui vous n’avez plus une seule zone du Nord de la Syrie qui offre encore les conditions nécessaire à un travail de sciences sociales.