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SYRIE : A LA LUMIERE D’UNE HISTOIRE REGIONALE TROP MAL CONNUE


Par Bernard Cornut

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Les évènements en Syrie et plus largement au Moyen-Orient ne peuvent se comprendre sans une  perception longue et une connaissance précise de l’histoire régionale.
Dès 1887 (prospection Tietze directeur de l’Institut géologique austro-hongrois) les pétroliers et leurs  financiers ont cherché à s’assurer l’accès, le contrôle et l‘export des pétroles de Mésopotamie,  connus pour être peu coûteux à produire. Durant les dernières décennies de empire ottoman, les  études furent nombreuses (Volkan EDIGER, Ankara, METU, déc. 2005 ; Osmanli’da neft ve petrol).
En 1899 l’Empire britannique consolide sa position à Koweït en influençant le sheikh Mubarak, dont  les Jeunes Turcs parvenus au pouvoir reconnaitront l’indépendance… En 1901-1902 Theodor Herzl,  appuyé par des banquiers, propose discrètement au sultan un rachat de la Dette Ottomane qui  paralysait l‘Empire, et un crédit de 81 ans qui serait aisément remboursable grâce aux revenus de  taxes générés par les investissements et activités de ses « amis », tout en demandant l’autorisation  d’une Jewish Colonial Trust en Palestine, puis devant les réticences d’Abdül Hamid, une « charte de  colonisation juive en Mésopotamie -. .- en ajoutant le territoire de Haïfa et ses environs en  Palestine » (Vahdettin ENGIN Pazarlik-  Yeditepe- Istanbul 2010 ; lettre manuscrite de T. Herzl au  Sultan, page 208). Le projet d’exploitation du pétrole mésopotamien était dans les cartons plus de
trente avant la construction, durant le Mandat Britannique sur l’Iraq, de l’oléoduc Kirkuk-Haïfa et de  la raffinerie de Haïfa, par l’APOC Anglo-Persian Oil Company, actionnaire principal  de l’IPC (Iraq Oil  Company) et qui deviendra BP British Petroleum.
Début octobre 1914, avant même l’entrée en guerre de l’Empire Ottoman provoquée par
l’Allemagne qui fit bombarder les ports russes par des destroyers allemands juste vendus à la Marine  des Jeunes Turcs avec leurs équipages changeant juste d’uniformes, les troupes britanniques du  Golfe reçoivent l’ordre d’occuper Bassorah « pour protéger  les installations pétrolières d’Abadan »  (Capitaine TOWNSEND, Mémoires). A l’automne 1917, les troupes britanniques traversent les lignes  ottomanes pour prendre Jérusalem, puis Damas et cela grâce aux renseignements du réseau Nili de  Aaron et Sarah AARONSOHN (Patricia GOLDSTONE, Aaronsohn’s maps.  Harcourt 2007) établi avec le
soutien financier résolu du Mouvement Sioniste des USA qui a contribué à l’élection de Woodrow  WILSON  puis a poussé à ce que l’Amérique entre en guerre en avril 1917. Juste après les Armistices  en Europe et à Moudros, les Britanniques continuent à marcher dans le nord de la Mésopotamie,  pour occuper jusqu’aux provinces de Sirnak et Hakkari, qui serviront en 1926 à imposer à Atatürk le rattachement du vilayet de Mossoul à l’Iraq.
Juste après l’Armistice aussi, les industriels français de la soie réclament, via les députés lyonnais à la Chambre menaçant CLEMENCEAU d’une motion de censure, que la France récupère des Britanniques le contrôle de la Syrie. Venu à Londres le 1 décembre 1918 négocier  avec Lloyd GEORGE désormais Premier Ministre, CLEMENCEAU lui abandonne le contrôle du vilayet de MOSSOUL qui selon les accords secrets de mai 1916 SYKES-PICOT-SAZONOV était en zone réservée à la France, en échange du retrait britannique de Damas au profit des troupes françaises débarquées à Beyrouth. La France aura aussi des parts de la TPC Turkish Petroleum Company qui deviendra l’IPC, celles prises à deux perdants (Allemagne et Turquie).de la Guerre Européenne lancée en 1914. En 1928 les actionnaires de l‘IPC (compagnies britannique, américaines, CFP) s’arrogent par un pacte de 99 ans dit de la ligne
rouge le contrôle du pétrole à venir dans tout l‘ex Empire ottoman de 1914, sauf Koweït, y compris
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donc la Péninsule Arabique, Chypre, Palestine  et leurs eaux territoriales (par ex. Daniel YERGIN. Les hommes du pétrole. Stock 1991 ; tome I carte p. 249).
Le pétrole de Mésopotamie est de très loin le moins cher à produire au monde, mais il faut le sortir pour l’exporter, et pour contrôler les marges du marché mondial, il est donc essentiel de contrôler  son volume de production. Malgré une invasion illégale et le renversement en 2003 d’un régime qu’ils avaient contribué à installer en février 1963, et plus de 7 ans d’occupation, les USA ne sont pas parvenus à toutes les fins des pétroliers. Car les députés irakiens ont refusé l’immunité réclamée pour les militaires américains qui seraient restés, et aussi maintenu résolument le contrôle national de validation des accords de production, ce qui rend illégaux et précaires les accords déjà signés et mis en œuvre dans la région nord de l’Iraq sous le gouvernement kurde. Vu de ce gouvernement kurde et des pétroliers qui y prospectent et agissent, il est essentiel d’obtenir une voie d’exportation non dépendante, ni du gouvernement central iraquien, ni de la Turquie par où passe l’oléoduc utilisé aujourd’hui. Ce qui suggère une voie terrestre au sud de la voie ferrée qui longe la frontière syro- turque, en zone à majorité  kurde pour une grande partie, puis vers la Méditerranée, en passant soit
par la province de Hatay ex Sandjak d’Alexandrette, encore revendiquée par la Syrie en avril 2010 malgré les bonnes relations entre les gouvernements  syrien et turc d’alors, soit juste à son sud, entre Lattaquié et la plaine de Ras El Bassit.
Entretemps la querelle provoquée  et entretenue avec l’Iran et l’amorce des agitations dans certains pays du Golfe a rendu interruptible l’exportation par le Détroit d’Hormuz.
Ici il faut rappeler les intentions déclarées en 1920 par le Congrès Sioniste Mondial envers l’accès au Litani au Liban et au Mont Hermon et ses piémonts du Golan, pour assurer des ressources en eaux à long terme pour le futur « foyer national juif » que la déclaration Balfour de nov. 1917 proposait de soutenir. Cela correspondait d’ailleurs aux recommandations qualifiées et aux cartes d’Aaron AARONSOHN. Rappelons aussi les propos du Premier Ministre David BEN GOURION au président DE GAULLE lors de sa visite à Paris en 1960, propos entendus par Edgard PISANI à ses côtés : «  Les pays arabes, nous les aurons tous en les prenant un par un ». Et rappeler aussi la stratégie du Likud pour Israël dans les années 80, publiée en 1982 par Oded YINON dans la revue Orientations de l’OSM (dont les traductions en français et anglais sont disponibles sur le web). Extraits :
« La désintégration de la Syrie et de l’Irak en provinces ethniquement ou religieusement
homogènes, comme au Liban, est l’objectif prioritaire d’Israël, à long terme, sur son front Est. »
Ou en anglais, et plus longuement :
Lebanon’s total dissolution into five provinces serves as a precedent for the entire Arab world,
including Egypt, Syria, Iraq and the Arabian Peninsula, and is already following that track.
The dissolution of Syria and Iraq later on into ethnically and religiously unique areas, such
as in Lebanon, is Israel’s primary target on the Eastern front in the long run, while the
dissolution of the military power of those states serves as the primary short term target.
Syria will fall apart, in accordance with its ethnic and religious structure… This state of affairs
will be the guarantee for peace and security in the area in the long run, and that aim is already
within our reach today… Every kind of inter-Arab confrontation will assist us in the short run
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and will shorten the way to the more important aim of breaking up Iraq into denominations as
in Syria and in Lebanon. (cité récemment par Virginia Tilley
http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2012/01/20121281167973520.html .
Il faut savoir aussi que le fondateur du Mossad, Reuven Shiloah, avait fait ses classes comme
professeur au Baghdad College en 1931-1934, envoyé alors par BEN GOURION et
JABOTINSKY pour développer en Iraq les réseaux sionistes au sein de l’importante et
influente population juive de souche ancienne et très intégrée, et dans le nord kurde comme
journaliste où il a appris à connaître des réseaux de contrebande, ce qui, selon ses propres
mémoires, a beaucoup servi dans les activités de subversion et de financement du Mossad.
Le Liban a été déstabilisé dans les années 60 et au début des années 70 par la contrebande
de cigarettes Marlboro, qui ruina peu à peu la Régie Publique des Tabacs et surtout les
agriculteurs du sud Liban autour de Nabatiyeh, émigrant dès lors vers la banlieue sud de
Beyrouth, au profit de milices du Nord Liban qui contrôlaient l‘arrivée des cargaisons depuis
Chypre et la Bulgarie, et achetaient des armes avec les marges.
Après le traité d’amitié et de coopération Iraq-URSS de 1971 et surtout la nationalisation de
l’IPC, donc de la production de pétrole iraquien, le 1er juin 1972, l’action secrète concertée
s’est intensifiée. D’une part en Syrie la venue de Nixon à Damas en 1974 a permis d’engager
Rifaat El Assad le frère ambitieux, jaloux et violent du président Hafez dans des affaires
importantes, lui permettant en quelques années de contrôler l‘essentiel des réseaux
commerciaux corrompus, la plupart des services paramilitaires de sécurité, et peu à peu le
trafic de drogues entre la Bekaa du Liban en guerre civile et sous occupation et Chypre, base
des services israéliens et britanniques ; et aussi à l’insu du président syrien de tisser des liens
directs avec Ariel SHARON, connus de l’Elysée en 1986 qui a intercepté des telex entre eux.
D’autre part concernant l’Iraq, les accords secrets de Téhéran en 1972 entre CIA, SAVAK et
MOSSAD, révélés en 1979 par le rapport du sénateur PIKE  sur les « covert operations »
rédigé à la demande de CARTER succédant à NIXON ont visé à re-déstabiliser le nord kurde
de l‘Iraq qui vivait au calme depuis les accords dits du « manifesto » de mars 1971 qui
avaient amené à créer la « région de gouvernement autonome » dans 3 gouvernorats et à
autoriser l’usage du kurde dans les media et l’enseignement, y compris à l’université.
La contrebande dans les zones frontalières est une manne aisément manipulable. Entre Iraq
et Turquie dans les années 2000-2005 le rapport des prix taxes comprises de carburants était
de plus de 1 à 50. Durant toute la période d’après la guerre de 1991 contre l‘Iraq, il s’est
organisé un flux d’antiquités sumériennes entre l’Iraq et Israël via la Jordanie et le Golan
occupé. Entre Syrie et Turquie la contrebande de moutons et d’armes est traditionnelle. La
frontière entre Syrie et Liban, notamment près du bec de canard entre Tell Kalakh et Tripoli,
a toujours été une zone de trafics sous contrôle, ainsi que la frontière de Bekaa nord près de
Qattineh non loin de Homs, et tout le long des crêtes de l’Anti-Liban entre Bekaa et Syrie.
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Cette porosité des frontières près de Deraa, de Homs et de Idlib ou Jisr ech Choghour sur
l’Oronte permis les actions d’influence des puissances étrangères. Comme pour les réformes
résolues annoncées par l’Iraq le 11 février 2003, en français au Journal du soir de France 2, il
ne fallait donner aucune publicité ni aucun crédit, aux réformes engagées dès fin 2010 par le
régime syrien, ni même aucune chance. Plutôt qu’à son neveu et président Bachar, éduqué,
mais peu expérimenté, on a préféré donner la parole dans Le Monde à Rifaat el Assad,
criminel de guerre au Liban, organisateur déterminé et préparé de la répression massive à
Hama d’une insurrection armée, encore peu expliquée ni évoquée par les media
d’aujourd’hui, menée par une branche des Frères Musulmans, qui avait fait plus de 200
morts en une nuit parmi les fonctionnaires de Hama. Rifaat fut déchu et exilé par Hafez, mais
il est très riche par la corruption et les trafics de 1974 à 1988, reste influent car il a gardé des
accointances occultes en Syrie et avec les pays qui l’ont utilisé et manipulé. Néanmoins il est
honni des opposants syriens démocrates vivant en France, un peu déconnectés des réalités
régionales.
Les gisements de gaz repérés au large des côtes israéliennes, palestiniennes, libanaises et
chypriotes ont accéléré la nécessité impériale d’arriver à une paix de soumission au Proche-
Orient. L’impossibilité d’imposer une loi pétrolière libérale et décentralisatrice en Iraq a
rendu nécessaire, pour les intérêts des pétroliers et de leurs financiers, de créer un couloir
entre la Méditerranée et un futur état kurde d’Iraq souhaité par ces intérêts puissants qui
domine la géopolitique depuis 100 ans et conforme à la stratégie Likud de division du
Moyen-Orient, sans s’aliéner la Turquie qui craint, depuis le traité aboli de Sèvres qui visait
son démantèlement par les vainqueurs de la Guerre européenne devenue mondiale, toute
émergence d’un pouvoir régional kurde autonome.

Bernard C. Dimanche 19/02/2012 Tous droits réservés.